La cyberdépendance | une nouvelle réalité






Par Maxime Verreault - 1er avril 2017

Bien que le phénomène de la cyberdépendance soit relativement récent et que, par conséquent, sa définition soit encore en transformation, l’auteur précise que la notion de conséquences sur le fonctionnement de la personne et son niveau de détresse en sont le cœur. Les symptômes physiques et psychologiques de la cyberdépendance sont décrits, de même que les similitudes avec d’autres types de dépendance, tels que la gratification immédiate et un rehaussement temporaire de l’estime de soi.

 
Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous en partie dépendants des nouvelles technologies. L’arrivée d’Internet dans nos foyers est venue transformer notre manière de communiquer et d’aborder le monde avec maintenant 3,67 milliards d’utilisateurs, soit 50 % de la population mondiale (Miniwatts Marketing Group, 2016). Au Québec, 90 % des foyers sont maintenant connectés et 58 % des Québécois possèdent un téléphone intelligent (CEFRIO, 2016). À ce jour, personne ne peut prédire réellement les transformations profondes que les technologies de l’information et de la communication (TIC) auront sur notre quotidien à moyen terme. Malgré tous les avantages actuels, certaines inquiétudes persistent quant à l’utilisation excessive des TIC. Cet article aborde la cyberdépendance au sens large afin de dresser le portrait actuel de nos connaissances et de ce concept qui est encore en émergence.
 

État actuel des connaissances

Contrairement aux autres types de dépendance (alcoolisme, jeu pathologique, etc.) il n’y a pas de consensus quant à une définition officielle de la cyberdépendance dans la communauté scientifique ni de critères définitifs afin de dépister les gens qui en souffrent. La définition est donc encore en transformation, car les technologies se développent plus rapidement que le temps requis pour en évaluer leurs impacts. Il est aussi difficile de généraliser les résultats de recherches en raison des variabilités méthodologiques et des différences culturelles. La majorité des études sur le sujet sont effectuées en Asie où le rapport entretenu avec les technologies varie significativement de celui des Occidentaux.
 
Toutefois, nous pourrions actuellement considérer que la cyberdépendance se manifeste par une utilisation récurrente et persistante des technologies ou des moyens de communication en ligne qui entraîne des difficultés sur le plan du fonctionnement social, psychologique, scolaire ou professionnel ainsi qu’un sentiment de détresse significatif chez l’individu (Young, 2004 ; Sergerie, 2014).
 
Ce n’est donc pas une question de temps passé en ligne ni de fréquence, mais davantage de l’importance des conséquences présentes dans la vie des individus (problèmes relationnels, isolement, mauvaise gestion des temps libres, faible tolérance aux malaises, rendements diminués au travail ou à l’école, etc.). Comment différencier ce qui peut être une passion pour certains (jeux, programmation) et un problème de dépendance pour dautres? Comment tenir compte des disparités intergénérationnelles quant à la perception de ce qui est normal ou excessif? C’est cette dimension subjective de la souffrance qui complexifie l’élaboration de critères fixes et validés, contrairement au jeu pathologique, qui est maintenant inclus dans la section « Troubles liés aux substances et les troubles addictifs » du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). Ainsi, le jeu pathologique est maintenant considéré comme la seule dépendance officielle sans substance ingérée. Actuellement, bien que les critères utilisés pour dépister la cyberdépendance soient fortement inspirés de ceux du jeu pathologique, seule la dépendance aux jeux en ligne (Internet gaming addiction) a été retenue comme trouble nécessitant de plus amples études dans cette section du DSM-5 (American Psychiatric Association, 2013). Toutefois, des centres de traitement pour la cyberdépendance existent tout de même depuis quelques années et plusieurs gouvernements reconnaissent maintenant l’unicité de ce problème.
 

Aperçu des principaux types de cyberdépendance

Dans la littérature scientifique, certains types d’activités en ligne ont déjà été ciblées comme potentiellement addictives, notamment :

  • Les activités sexuelles (vidéos, images, blogues, webcam).
  • Les jeux en ligne (jeux de rôles MMORPG, jeux d’action, casinos en ligne, poker).
  • La recherche d’informations et le cyberamassage (Wikipédia, Google, téléchargement de musique, de photos ou de vidéos).
  • Les cyberrelations (sites de rencontre, forums de discussion, médias sociaux).
  • Les transactions/achats en ligne (boutiques en ligne, bourse, sites d’enchères).

 

Symptômes physiques et psychologiques de la cyberdépendance

Le chercheur Keith Beard (2005) recommande cinq critères présents dans l’évaluation de la relation entre un individu et les technologies pour le considérer comme cyberdépendant. Selon lui, un cyberdépendant est un individu qui :

  • Est préoccupé par Internet (pense à la précédente activité en ligne ou anticipe déjà la prochaine).
  • A besoin d’augmenter le temps passé en ligne afin d’obtenir le même niveau de satisfaction.
  • Malgré des efforts pour se contrôler, n’a pu réduire ou arrêter ses activités en ligne.
  • Est agité, irritable ou déprimé lorsqu’il y a cessation ou réduction dans la fréquence ou la durée d’utilisation.
  • Reste connecté sur des périodes plus longues que prévu.


De plus, au moins un des critères suivants doit être présent :

  • A compromis des relations importantes, ou a mis en péril des projets scolaires ou professionnels à cause des activités en ligne.
  • A menti à ses proches, à son thérapeute ou à d’autres personnes afin de cacher l’ampleur du temps investi en ligne.
  • Utilise Internet pour fuir ses problèmes ou soulager certaines émotions (culpabilité, dépression, anxiété).

 
En plus des symptômes psychologiques, le surinvestissement des activités en ligne a aussi des conséquences sur le plan physique. Les conséquences les plus communes sont : la sécheresse oculaire, les maux de tête, les maux de dos, le syndrome du canal carpien, l’irrégularité des repas, la mauvaise hygiène personnelle ainsi que les problèmes de sommeil.
 

Similitudes entre cyberdépendance et autres dépendances

Des parallèles peuvent être faits avec la cyberdépendance et les autres types de dépendance. Parmi ces similitudes, mentionnons :

  • Le fait de pouvoir se connecter rapidement et avoir accès à ce que l’on veut à tout moment se rapproche de la gratification immédiate procurée par des substances psychoactives ou les jeux de hasard et d’argent.
  • Le rehaussement temporaire de l’estime et de la confiance en soi, qui est souvent illusoire et à recommencer. Par exemple, l’attente d’une rétroaction positive suite à un changement de photo de profil sur les réseaux sociaux.
  • Le besoin d’évasion et la recherche de liberté qui se transforment graduellement en assuétude avec le sentiment d’être prisonnier d’un cercle vicieux.

 

Caractéristiques individuelles

Outre les facteurs socioculturels, certaines caractéristiques individuelles ont pu être associées à un plus haut risque de développer un problème de cyberdépendance. La présence d’une psychopathologie, telle que l’anxiété sociale (Hardie et Yi Tee, 2007), la dépression, l’anxiété, une grande sensibilité interpersonnelle ainsi qu’un caractère hostile seraient liés au surinvestissement des activités en ligne (Dong, 2011). Toutefois, de plus amples études sont nécessaires pour confirmer ces liens. Enfin, les individus impulsifs, avides de sensations fortes (souvent associé au trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) seraient plus enclins à développer un problème de compulsion et de dépendance. De ce fait, les personnes vulnérables seraient plus à risque de faire un transfert de dépendance, car peu importe l’activité, les renforcements neurologiques liés au plaisir demeurent les mêmes.
 

Pour une utilisation saine des TIC

Pour continuer de profiter des avantages technologiques sans subir de conséquences dommageables, quelques conduites peuvent être favorisées, par exemple :

  • S’imposer des limites de temps ou de fréquences lors des activités en ligne.
  • Se donner des outils pour respecter ses objectifs (cadran, grilles d’auto-observation).
  • Préserver un équilibre entre les différentes sources de divertissement plutôt que de se concentrer exclusivement sur un écran.
  • Adopter une attitude responsable face au caractère permanent de ce qui est mis en ligne.
  • Conserver un canal de communication avec ses enfants, ce qui aidera à désamorcer certaines situations au besoin (cyberintimidation, hameçonnage, sextorsion, etc.).
  • Investir davantage dans les relations réelles que virtuelles.

 
Concernant ce dernier point, mentionnons que si Internet nous permet de nous rapprocher des gens éloignés, il peut aussi, paradoxalement, nous éloigner de nos proches dans un contexte d’excès.
 
Enfin et surtout, il est important de demander de l’aide en cas d’inquiétude pour soi-même ou un proche. Actuellement, différents services communautaires tels que le Centre Casa à Saint-Augustin de Desmaures, et les services publics (CIUSSS) peuvent répondre aux besoins de ceux qui croient souffrir de cyberdépendance. Différentes recherches sont en cours afin d’obtenir des appuis théoriques solides qui répondront aux besoins plus spécifiques des Québécois.
 
Considérant qu’il est impossible d’échapper au développement des nouvelles technologies, il est de notre responsabilité de développer une approche réflexive face à la place que nous souhaitons leur accorder au quotidien et d’être davantage sensibilisés aux avantages et dangers potentiels associés. Quelle place accorder au moment présent et au contact avec soi-même dans un environnement sur-stimulant? Comment conserver les technologies au service de l’humanité sans dissoudre le « nous » collectif au détriment du « je » individuel? Toujours en quête de performance, de rapidité, d’options supplémentaires, sommes-nous devenus dépendants de cette fuite en avant? 
 

Références

American Psychiatric Association (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5e éd.). Arlington, VA: American Psychiatric Publishing.

Beard, K.W. (2005). “Internet addiction: a review of current assessment techniques and potential assessment questions”. CyberPsychology & Behavior; 8(1): 7-14.

CEFRIO (Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations, à l’aide des technologies de l’information et de la communication) (2016).

NETendances 2016 – Portrait numérique des foyers québécois,[www.cefrio.qc.ca/netendances/portrait numerique-des-foyers-quebecois/] (consulté le 5 janvier 2017).

Dong, G., Lu, Q., Zhou, H. et Zhao, X. (2011). « Precursor or sequela: pathological disorders in people with Internet addiction disorder”. Public Library of Science One [serial on the Internet]. 6(2): Available from: http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0014703.

Hardie, E. et Yi Tee, M. (2007). “Excessive Internet Use : The Role of Personality, Loneliness and Social Support Networks in Internet Addiction”. Australian Journal of Emerging technologies and Society, 5(1), 34-47.

Miniwatts Marketing Group (2016). Internet world stats: Usage and population statistics [www.internetworldstats.com/stats.htm] (consulté le 5 janvier 2017).

Sergerie, M.-A. (2014). « Cyberdépendance : La dépendance aux médias sociaux et à la technologie mobile ». Psychologie Québec, 31(2), 41-43.

Young, K. S. (2004). “Internet addiction: a new clinical phenomenon and its consequences”, American Behavioral Scientist, 48(4), 402-415.
 



Maxime Verreault est conseiller d’orientation en bureau privé et intervenant psychosocial au Centre Casa où l’on traite diverses dépendances. Plus particulièrement, il se spécialise dans le traitement du jeu pathologique et de la cyberdépendance. Ses formations en sciences et en psychologie lui permettent d’avoir un regard autant scientifique que sociologique sur l’utilisation des différentes technologies qui nous entourent et le rapport que l’on entretient avec elles.




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