Des questions et des réponses spirituelles dès l’enfance






Par Véronique Roberge, Patricia Néron et Chantale Simard – 1er août 2021

Prendre l’espace offert par l’enfant pour l’amener à développer sa spiritualité représente tout un défi pour un parent ou pour toute personne adulte qui se retrouve dans son entourage. L’enjeu est le suivant: quelle est sa vision de la spiritualité? Comment l’accompagner, même en bas âge, à la développer?


Le développement spirituel de l’enfant commence très tôt et il se vit dans sa petite enfance, son enfance et même, son adolescence. Chacune de ces étapes est essentielle et permet à l’enfant d’atteindre une meilleure compréhension et une intégration harmonieuse de ce qu’est la spiritualité à travers les différentes expériences de sa vie, tant émotionnelles, relationnelles qu’éducationnelles. La Convention internationale des Droits de l’Enfant reconnaît d’ailleurs la promotion du développement spirituel de l’enfant et plusieurs de ces articles mettent en avant-plan ses droits religieux (Convention of the rights of the child, 1989). Il existe donc une opportunité pour l’enfant de s’ouvrir à la dimension spirituelle et bien entendu, le parent vient y jouer un rôle significatif et indispensable. La spiritualité de l’adulte n’est pas similaire à celle de l’enfant et plusieurs enjeux peuvent influencer son développement spirituel. Pour introduire le sujet de l’article, des réponses aux questions suivantes seront apportées afin de situer le lecteur : qui est l’enfant? Qu’est-ce que la spiritualité? La deuxième partie de l’article liera ces deux concepts entre eux, soit l’enfant et sa spiritualité. Enfin, la troisième partie abordera la façon d’accompagner l’enfant dans la découverte de sa spiritualité à travers des expériences de perte et de deuil.
 

Qui est l’enfant?

Trop souvent, l’enfant est perçu, compris ou vu par une tierce personne, en l’occurrence son parent, son professeur, un soignant ou une autre personne significative dans son entourage. Dans le domaine de la recherche, il est fréquent d’entendre qu’il est plus complexe d’avoir accès à la voix de l’enfant, incitant ainsi les chercheurs à emprunter la voie la plus facile, soit celle d’une personne de son entourage. Les enjeux éthiques liés à la vulnérabilité de l’enfant, à la confidentialité de ses propos, à la nature de sa participation et à l’équilibre entre les inconvénients et les bénéfices, entre autres, peuvent freiner l’accessibilité de l’enfant à la recherche. Il n’en demeure pas moins que la voix de l’enfant doit être entendue peu importe le domaine de recherche et encore plus, lorsqu’il s’agit de la compréhension de sa spiritualité.

Or, il est pertinent de se demander qui est l’enfant puisque ce dernier n’est pas un adulte en miniature (Ariès, 1973; Humbert, 2004). L’enfant est en plein développement à tous les niveaux; il a la capacité d’apprendre et il a des besoins et des désirs. Il est de nature curieuse, il veut tout savoir et tout connaître. Il pose des questions à propos de la vie, de la maladie, de la mort et même, de l’au-delà (MSSS, 2006; Oppenheim, 2011). Il n’a pas le même langage que les plus grands et il peut avoir de la difficulté à exprimer ses émotions (Hanus & Sourkes, 2002; Humbert, 2004). Ignorer leur intelligence, ne pas reconnaître leur développement et les considérer comme des mini-adultes est une erreur que les personnes adultes font, malheureusement, trop souvent. Avant d’aborder la spiritualité auprès de l’enfant, il est primordial de proposer une définition de ce concept afin de guider le lecteur.
 

Qu’est-ce que la spiritualité?

De nos jours, démystifier la spiritualité représente un défi énorme pour tout être humain. D’abord, notre société actuelle est en transition d’une tradition religieuse forte vers une spiritualité à bâtir. Quand le mot spiritualité vient aux oreilles, rapidement le lien se fait avec la religion. Mais, simplement, qu’est-ce que la spiritualité? La spiritualité est quelque chose à bâtir et unique pour chaque être humain. La définition de Carson (1989) peut être celle qui aide le plus à expliquer le concept de la spiritualité, lequel se divise en deux dimensions, soit la dimension horizontale (existentielle) et verticale (transcendance). La dimension horizontale réfère à l’expérience humaine, celle qui pousse la personne à réfléchir aux valeurs, au sens de la vie, à la souffrance, etc. C’est une dimension plus concrète, un parcours à bâtir à partir du sens donné aux expériences vécues, des valeurs à choisir et tout ce qu’y est ressenti ici et maintenant, dans le monde et surtout à l’intérieur de soi. La dimension verticale est celle qui, simplement, pousse l’être humain vers le haut. En fait, il s’agit de mieux comprendre toutes les expériences vécues, celles qui nous dépassent et qui nous poussent à réfléchir à une réalité plus grande que soi, par exemple la transcendance, le mystère. La spiritualité permet cette transcendance, soit la capacité de l’être humain à donner un sens aux évènements, aux situations difficiles, d’en tirer des leçons, des apprentissages et qui permet de grandir et de continuer (Blaber, Jones & Willis, 2015).

Pourquoi ne pas comparer la spiritualité à une réponse à un pourquoi? C’est une dame qui allait bientôt mourir qui a expliqué comment elle voyait la spiritualité. Elle racontait que lors de sa rencontre avec l’oncologue, il lui a tout expliqué sur « comment » les choses allaient se passer pour elle avec son diagnostic sombre. Pourtant, à ce moment-là, son plus grand besoin aurait été qu’une personne l’aide à comprendre « pourquoi » elle vivait ce drame. Elle a donc entrepris un cheminement plus spirituel afin de chercher une réponse à cette expérience si douloureuse. Même si les réponses vont toujours demeurer plus abstraites, elles lui permettent de vivre un quotidien plus doux et de ressentir de la paix au quotidien.
 

La spiritualité chez l’enfant

Les réponses aux « pourquoi » font beaucoup penser à l’enfant qui ne cesse de demander « pourquoi » tant qu’une réponse concrète ne sera pas obtenue : « oui, mais pourquoi? ». L’enfant a besoin de réponses concrètes, ici et maintenant. Toutefois, la spiritualité apporte une majorité de réponses abstraites ne répondant pas à leur besoin immédiat. En fait, elle se bâtit au moment où l’enfant comprend qu’il ne peut pas toujours avoir une réponse à ses questions. Mais de quelle façon peut-on éduquer l’enfant dans sa spiritualité, et ce, dès les premières années de sa vie où les questions existentielles sont déjà présentes?

Il est possible de développer la dimension horizontale de la spiritualité en enseignant les valeurs, telles que l’amour, l’espoir, l’amitié, le pardon et le partage. Il est souhaitable que l’enfant apprenne à s’aimer et à mieux se connaître : qu'est-ce que l’amour pour soi, pour l’autre? Qu'est-ce que le respect? Pour y parvenir, une façon de faire est de partir de ses forces, de qui il est et de lui expliquer les valeurs avec des mots ou des histoires. Quant à la dimension verticale, il est impossible de donner une réponse concrète puisque personne ne sait ce qui se passe après la mort et cela demeure un mystère. Pour expliquer la transcendance, il faut attendre que le bon moment survienne et bien sûr, l’enfant nous guidera dans cette démarche. Il n’est pas souhaitable de créer un évènement pour en parler. Toute approche auprès de l’enfant doit se passer dans le ici et maintenant.
 

Comment accompagner l’enfant?

Une fois la signification des concepts de l’enfant et de la spiritualité exposée, il est pertinent de se demander: quelle est la meilleure façon pour accompagner l’enfant? Comment lui parler de la spiritualité? Quels sont les trucs, conseils ou les stratégies pour aider le parent, l’enseignant ou l’intervenant?

Le meilleur exemple pour illustrer la position de l’adulte en tant que personne accompagnant l’enfant dans sa spiritualité est le dessin fait par Le Petit Prince (de Saint-Exupéry, 1999). Pour la même image, le Petit Prince et l’adulte ont eu deux perceptions et interprétations différentes: un boa qui a avalé un éléphant et l’adulte a vu simplement un chapeau. Lorsqu’un adulte s’implique dans le développement de la spiritualité de l’enfant, il ne peut qu’analyser la situation à partir de ses propres yeux. Il doit partir du regard de l’enfant, de sa vision et de sa compréhension de l’évènement.

Dans l’enfance, les premières expériences liées à la spiritualité sont souvent celles qui touchent la mort d’un proche ou d’un animal. Josée Masson, travailleuse sociale, est reconnue pour son expertise liée au deuil chez les jeunes et donne plusieurs conseils à ce sujet dans le cadre de ses formations (Masson, 2010). Tout d’abord, il n’est pas souhaitable d’avoir un agenda, des objectifs à atteindre ou des attentes envers l’enfant. Il faut simplement suivre le chemin tracé par l’enfant. Il faut également vérifier sa compréhension de la situation afin d’éviter de se mettre les pieds dans les plats ou de poser des questions dont il ne souhaite pas avoir une réponse. Ensuite, il est essentiel de dire la vérité, d’être honnête et attentif à ce que dit l’enfant. En plus d’avoir une attitude calme, il faut faire preuve d’ouverture et de tolérance.

Certes, il est primordial d’aider les parents à échanger sur la spiritualité avec leurs enfants, mais il ne faut pas les remplacer ou les substituer. Le parent doit prendre la place qui lui revient pour éduquer son enfant et lui permettre de développer sa spiritualité. L’enfant n’espère pas obtenir réponse à toutes ses questions de la part de ses parents, mais que ceux-ci lui expriment leur façon de concevoir la mort en toute honnêteté. Aussi, l’enfant souhaite avoir des repères en fonction de leur histoire familiale et de leurs références culturelles, spirituelles ou religieuses (Oppenheim, 2012). Il faut éviter les métaphores et les paroles ambiguës telles que partir en voyage, aller au ciel, dormir pour toute la vie, etc. Il est important de retenir qu’il faut accompagner l’enfant à partir de qui je suis comme adulte. Certains ont la conviction que leurs proches vont au ciel lorsqu’ils sont morts. Alors, si votre enfant vous pose la question : « Est-ce qu’on va au ciel quand on meurt? » La meilleure réponse demeure : « Je l’espère! »

Pour conclure, il est important de réfléchir et de se questionner sur notre propre identité spirituelle afin de pouvoir répondre aux questions de l’enfant au moment opportun. Quel sens est-ce que je donne à mon existence comme être humain? Ai-je des certitudes comme adulte ou comme parent? Quelles sont mes certitudes? Quelles sont mes valeurs? En tant qu’adulte et parent, il est essentiel de prendre l’espace pour éduquer l’enfant au niveau spirituel, l’espace qu’il voudra bien nous donner et au moment souhaité. Il faut donc apprendre à sauter sur l’occasion lorsqu’elle se présente et respecter le rythme de l’enfant. Accompagner l’enfant dans le développement de sa spiritualité représente tout un défi pour un parent ou un intervenant qui souhaitent prendre cette voie. Elle se bâtit à partir de ses expériences vécues et se construit tout le temps. Il n’y a pas de recettes toutes faites ni de protocoles clés en main (Cyr, 2012). L’enfant est un être humain unique et à part entière qui vit dans le moment présent. Sa vision de la spiritualité représente l’unique point de départ pour intervenir auprès de lui, ici et maintenant.
 

Références 

Ariès, P. (1973). L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime. Paris. Éditions du Seuil.

Blaber, M., Jones, J. & Willis, D. (2015). Spiritual care: which is the best assessment tool for palliative settings? International Journal of Palliative Nursing, 21 (9), 430- 438.

Carson, V.B. (1989). Spiritual dimensions of nursing practice. Philadelphia: W.B. Saunders.

Convention of the rights of the child (1989). PART 1: Substantive provisions Articles 14, 27, 30 et 32. United Nations : Geneva.

Cyr, C. (2012). Réflexion d’un pédiatre sur la communication avec les enfants mourants. Les Cahiers francophones de soins palliatifs, 11(2), 51- 55.

De Saint-Exupéry, A. (1999). Le Petit Prince. Paris: Éditions Gallimard.

Hanus, M. & Sourkes, B.M. (2002). Les enfants en deuil : Portraits du chagrin. Paris : Éditions Frison-Roche.

Humbert, N. (2004). La spécificité des soins palliatifs en pédiatrie : du curatif au palliatif. Dans N. Humbert, Les soins palliatifs pédiatriques (pp. 17-38).
Montréal : Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine (CHU mère-enfant).

Masson, J. (2010). Mort, mais pas dans mon cœur. Montréal : Les Éditions Logiques.

Ministère de la Santé et des Services sociaux (2006). Normes en matière de soins palliatifs pédiatriques. Québec, Canada.

Oppenheim, D. (2011). L’enfant très malade approché dans ses dessins. France: Éditions de l’Olivier.

Oppenheim, D. (2012). Face à l’enfant gravement malade, qui peut ou qui va mourir. Les cahiers francophones de soins palliatifs, 12 (1), 65-79.
 



Véronique Roberge est infirmière et professeure-chercheure au Module des sciences infirmières de l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle occupe également des fonctions de direction de programmes en sciences infirmières au premier cycle et au deuxième cycle, au niveau des programmes IPSPL. Ancienne infirmière de soins intensifs pédiatriques, ses champs d’intérêt portent principalement sur les soins oncologiques et palliatifs pédiatriques, ainsi qu’à la voix de l’enfant et la santé familiale.

Patricia Néron est Intervenante en soins spirituels au CIUSSS Saguenay-Lac-St-Jean et à la maison de soins palliatifs Au Jardin de MesAnges.

Chantale Simard est infirmière et professeure-chercheure au Module des sciences infirmières de l’UQAC depuis 2009. Elle terminera sous peu des études doctorales à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval. Anciennement infirmière en pédiatrie, elle s’intéresse particulièrement aux soins oncologiques et palliatifs pédiatriques ainsi qu’à la santé et à la résilience des familles.




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