Par l’équipe d’animation et de contenu du Monastère des Augustines — Janvier 2026
Prendre soin des autres passe aussi par le soin de soi. L’héritage des Augustines nous invite à cultiver des moments de calme et de contemplation pour préserver notre équilibre et raviver notre présence auprès des patients.
L’Hôtel-Dieu de Québec, fondé en 1639, est le premier hôpital établi au nord du Mexique. Cet établissement marque le point de départ d’un vaste réseau de soins qui, entre le 17e et le 20e siècle, s’étendra à travers l’est du Québec avec la création de douze monastères-hôpitaux. Ces institutions hospitalières ont jeté les bases de ce qui deviendra, des siècles plus tard, notre système de santé. Les établissements qu'elles ont fondés ont tous été intégré progressivement au réseau public dans les années 1960.
Derrière ces fondations se trouvent les Augustines, des femmes consacrées qui, au fil du temps, ont été infirmières, pharmaciennes, ainsi que propriétaires et gestionnaires d’hôpitaux. Leur mission reposait sur un double engagement : soigner les plus démunis et cultiver une vie spirituelle, deux sphères de leur quotidien profondément ancrées dans l’action et la contemplation. En tout, depuis l'arrivée de la communauté en Nouvelle-France, ce sont près de 1 800 Augustines auront consacré leur vie à prendre soin des autres dans un quotidien exigeant.
Un équilibre vital
Jusqu’au début du 20e siècle, les Augustines travaillaient sans relâche, de 10 à 12 heures par jour, et ne disposaient d’aucune journée de congé — ni le dimanche, ni même lors des grandes fêtes liturgiques. Il a fallu attendre les années 1930 pour qu’elles obtiennent enfin une seule journée de repos par année. Rappelons aussi que ce n’est qu’en 1946 que les travailleurs laïcs du Québec ont eu droit, après un an de service continu, à une semaine de vacances payées. On mesure ainsi à quel point ces femmes ont assumé des charges de travail considérables dans un contexte où les protections sociales étaient pratiquement inexistantes.
Reste une question qui mérite d’être posée : comment parvenaient-elles à soigner jour après jour sans sombrer dans l’épuisement ?
Une partie de la réponse se trouve dans la manière dont leur quotidien était structuré par des moments de prière et de recueillement. Sans les idéaliser, on peut reconnaître que cette alternance entre action et contemplation leur a servi de ressource intérieure pour tenir dans la durée.
Dès lors, l’interpellation se déplace vers nous : qu’avons-nous à tirer, aujourd’hui, de cette manière de vivre le temps et le travail ? Y a-t-il encore une façon d’intégrer des moments de quiétude et d’émerveillement dans le quotidien du 21e siècle, notamment en tant que professionnel de la santé ?

Un quotidien structuré par la contemplation
Les règles des Augustines prévoyaient chaque jour des temps de prière et de récréation intégrés à un horaire précis. Au son des cloches, leur vie s’organisait entre le travail hospitalier et les activités religieuses : oraisons, méditations, messes, angélus et récitations du chapelet1.
Un extrait de leurs constitutions résume bien cet esprit :
« Loin d’être arrêtées par les soucis, les périls et les fatigues de l’apostolat, nous tendons vers l’unité de vie en ayant soin d’alimenter notre action aux sources inépuisables de la contemplation. »
Leur quotidien reposait sur trois volets indissociables : la vie en communauté, l’apostolat (soigner les malades) et la prière. L’action et la contemplation n’étaient pas conçues comme deux mondes séparés, mais comme deux dimensions d’une même vocation, soutenues par la fraternité du monastère.
Sœur Carmelle Bisson, dans le balado Mémoires d’Augustines, le disait ainsi :
Notre vie, c’est toujours un aller-retour entre l’action et la contemplation. Notre action est portée, supportée, enrichie par notre prière. (…). Ce qui est porté intérieurement dans la prière, dans la contemplation, se manifeste auprès de la personne dans des gestes de bienveillance, de douceur, de bonté, d’accueil inconditionnel.2

De nombreuses photos d’archives en témoignent : on y voit des Augustines assises, contemplant une statue ou un paysage, mais aussi actives auprès des malades, à la pharmacie ou en salle d’opération. Ces images révèlent une identité spirituelle où action et intériorité se nourrissaient mutuellement.
Encore aujourd’hui, les Augustines conservent cette pratique. Chaque matin, lors des laudes, elles chantent les psaumes pour rendre grâce des bénédictions reçues durant la nuit et pour la journée qui commence. Comme on peut le lire sur le site de la Fédération canadienne des monastères des Augustines de la Miséricorde de Jésus :
Les Augustines sont à la fois des religieuses et des soignantes. Dans leur quotidien, ces deux identités fondamentales tendent à n’en former qu’une seule. Leur foi façonne le regard qu’elles portent sur le malade et leur compétence professionnelle lui assure les soins les plus appropriés.3
La contemplation, une autre manière de voir
Le mot contemplation vient du latin contemplatio, qui signifie « considérer attentivement par les yeux et la pensée ». Aujourd’hui, « contempler » s’entend souvent dans un sens concret — regarder attentivement — mais garde aussi une dimension plus intérieure : méditer, réfléchir en profondeur.
Quelle est la différence entre méditer et contempler ?
La méditation de pleine conscience invite à observer la réalité sans jugement, en cultivant une attention au moment présent. Elle peut être visuelle, auditive, gustative ou olfactive. L’exercice du raisin sec en est l’exemple classique : on le regarde, on le touche, on le sent, on le goûte lentement et consciemment.
La contemplation, elle, ajoute une dimension d’émerveillement et de gratitude. Contempler ce même raisin, c’est se rappeler qu’il fut une graine, qu’il a grandi au soleil et sous la pluie, qu’il a été récolté puis séché. Bref, c’est reconnaître dans ce fruit ordinaire la beauté d’un parcours. Cette approche rejoint une pratique contemporaine appelée « slow looking » (observation lente). Proposée notamment dans certaines expositions muséales, elle consiste à ralentir volontairement pour se laisser absorber par la contemplation d’un objet ou d’une œuvre.

Au Musée du Monastère des Augustines, l’exposition temporaire Re-Cueillir porte sur la relation entre l’action et la contemplation chez les Augustines. Le visiteur peut y faire du « slow looking », une pratique qui s’apparente à l’art de ralentir où l’on se laisse absorber par l’observation d’un objet ou d’un document. © Le Monastère des Augustines
Un silence qui soigne
Pour les Augustines, la contemplation s’enracinait dans le silence. Pour elles, le silence est vécu non pas comme une absence de quelque chose, mais bien comme une respiration intérieure, un espace plein de sens.
Tout le but du silence, c’est toujours de se recueillir, c’est-à-dire se cueillir à nouveau. (…) Ce n’est pas le silence pour le silence. C’est un silence plein, qui a du sens. — sœur Lise Tanguay
À l’hôpital, c’était vraiment de la grosse activité, mais si vous saviez comme on appréciait, à la fin de la journée, ouvrir la porte du monastère. Le silence, la tranquillité… On était vraiment heureuses de revenir. Heureuses de donner, mais heureuses de revenir. — sœur Berthe Lemay
Je suis sûre qu’au centre de chaque personne il y a ce lieu secret, cet habitat, dans lequel coule ce silence (…) et l’on y a accès si l’on se donne les moyens. — sœur Carmelle Bisson
Aujourd’hui encore, Le Monastère propose différentes façons d’expérimenter ce silence : repas du matin pris sans paroles, séjours en silence volontaire, retraites de ressourcement ou ateliers d’un jour.
Donner une intention à ce silence — pour soi, pour autrui ou pour une cause — est une pratique accessible à tous qui transforme une pause en espace de gratitude et de présence. Ressource précieuse dans une époque saturée de bruits, le silence devient un lieu d’ouverture capable d’accueillir la joie comme le doute, la paix comme la souffrance.
Contempler sans être une Augustine
Il va de soi que la contemplation ne s’adresse pas uniquement aux gens qui s’identifient comme croyants. Prendre le temps de se connecter à la beauté qui nous entoure est possible pour chacun, mais encore faut-il l’expérimenter afin d’y prendre goût. Et comme dans la pratique de la méditation, plus on s’exerce à la contemplation, plus il devient facile d’en ressentir les bienfaits.
Mais en quoi la contemplation peut-elle soutenir le professionnel de la santé dans son quotidien ? L’idéal n’est pas d’attendre que les conditions parfaites soient réunies pour contempler, mais plutôt d’intégrer la contemplation aux moments qui ont déjà lieu dans la journée, afin de multiplier les occasions de se réinitialiser. Voici quelques exemples :
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S’octroyer des mini-pauses entre deux rendez-vous sans quitter sa chaise. Tout simplement se concentrer sur un détail de l’environnement, sans trop réfléchir, pour renouveler son attention avant la prochaine consultation. On peut même exposer une œuvre ou un objet qui nous inspire afin de l’utiliser comme ancrage pour le regard, ou encore laisser son regard se perdre à travers la fenêtre.
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Ralentir la cadence dans les gestes du quotidien. Par exemple, lors d’un déplacement entre deux lieux, essayez de marcher plus lentement et consciemment. On peut également intégrer cette lenteur à d’autres gestes qu’on fait habituellement sur le pilote automatique, comme prendre le temps de ressentir la température de l’eau quand on se lave les mains, la texture du savon, etc. Une bonne façon de revenir au moment présent !
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Suggérer à ses collègues un moment de calme avant de débuter une réunion peut réduire l’agitation de chacun et permettre à chaque personne du groupe de se déposer. Ça n’a pas besoin d’être long ; une minute de silence ou quelques respirations coordonnées peuvent suffire pour améliorer notre état d’esprit.
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À la fin d’une journée, se remémorer un moment positif de la journée, comme le sourire d’un patient ou un bon coup de travail en équipe. Cela peut renforcer une perception plus positive du métier exercé. Il ne faut pas hésiter à savourer nos petites victoires !
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Lors d’un moment de transition entre la vie professionnelle et personnelle (ou vice-versa), se permettre un moment de silence ou de respiration durant quelques minutes. On prend ainsi des nouvelles de soi afin d’accueillir pleinement les émotions qui nous habitent. Si l’on est capable de déceler le besoin sous-jacent à ces émotions, on peut tenter d’y répondre sur le coup. Si c’est impossible, on peut prendre rendez-vous avec ce besoin afin d’y répondre plus tard.
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Planifier des pauses plus substantielles, comme une retraite de ressourcement ou du temps en nature. Ainsi, on se dépose et on prend un pas de recul sur notre vie, question de réfléchir à ce qui est vraiment essentiel pour nous. D’ailleurs, inspirée par le patrimoine immatériel des Augustines, l’équipe du Monastère a conçu une retraite de ressourcement destinée spécifiquement aux professionnels de la santé. Celle-ci se veut un espace pour expérimenter divers outils favorisant un mieux-être tant dans sa vie personnelle que dans son environnement de travail.

Notes
1 https://monastere.ca/culture/le-sens-du-travail-chez-les-augustines/
2 https://virtuel.monastere.ca/courses/baladomemoires
3 https://augustines.org/charisme/
Ce texte a été rédigé par l’équipe d’animation et de contenu du Monastère des Augustines. Cet OBNL veille à préserver et à transmettre le patrimoine légué par les Augustines, dont leur monastère fondateur, celui de l’Hôtel-Dieu de Québec, premier hôpital en Amérique du Nord (1639).