Entre passion et détermination | Le parcours improbable d’une athlète de haut niveau

Propos recueillis par Claudette Lambert – avril 2026
Chantale Petitclerc a perdu l’usage de ses jambes à l’âge de 13 ans et découvert le sport paralympique à 17 ans. Au cours de son exceptionnelle carrière en athlétisme, elle aura amassé 21 médailles paralympiques, une multitude de championnats du monde et des records mondiaux sur toutes les distances allant du 100 au 1500 mètres. De quoi nous éblouir ! Sénatrice au Sénat depuis 2016, conférencière et maman, Chantale Petitclerc se dit prête à affronter de nombreux défis, même quand les vents sont contraires.
Claudette Lambert : Après votre accident, avez-vous vécu de la colère contre la vie ?
Chantale Petitclerc : Cet accident m’est arrivé juste avant d’entrer au secondaire, donc il y avait beaucoup de bouleversement dans ma vie en même temps. Bizarrement, je n’ai pas de souvenir d’une période où je me disais pourquoi ça m’arrive, pourquoi le destin s’acharne ? J’ai toujours été dans l’action, donc je me demandais comment j’allais m’y prendre pour réaliser telle ou telle chose, qu’est-ce que mes amis allaient penser, comment faire pour me réintégrer. J’avais une certaine inquiétude du regard de l’autre.
Et justement, quel a été le regard des autres sur votre nouvelle vie ?
C.P. : Pour ma famille très proche, c’était un grand bouleversement. Mes parents venaient de divorcer, donc ça s’ajoutait à toute cette période de changement. À l’école, heureusement, j’ai assez rapidement repris le goût d’essayer des choses, j’étais déjà très fonceuse, et très rapidement, les amis et les enseignants ont davantage vu en moi une Chantale courageuse, qui fait tellement de choses ! Je n’ai jamais senti ce regard de grande pitié. Nous étions au début des années 80, une époque où il n’y avait pas énormément de modèles en situation de handicap. Aucun modèle non plus dans les films ou les téléromans, je pouvais difficilement m’identifier à une personnalité qui vivait dans ma situation, mais j’ai souvenir d’avoir été projetée dans l’action et dans la recherche de solution. Le courage, je l’ai vécu davantage comme athlète que comme personne en situation de handicap. Comme athlète, on fait le choix de se lancer dans le vide, de faire quelque chose de difficile, alors qu’un accident, on le subit.
Plusieurs personnes en situation de handicap utilisent l’humour pour dédramatiser la situation. Ça vous arrive aussi ?
C.P. : Je le fais régulièrement, même si je ne m’en rends pas toujours compte. À partir du moment où tu es dans ton fauteuil roulant au quotidien, il te faut adopter une autre façon de fonctionner. L’humour permet de désamorcer les inconforts, de dédramatiser certaines situations trop angoissantes. C’est une réaction que je vois beaucoup dans cette communauté. Lorsqu’une personne est capable de vivre et de s’amuser de sa situation, même si c’est parfois tragique, c’est qu’elle est capable de l’accepter.
Au plan sportif, vous avez atteint des sommets. Avant d’y arriver, saviez-vous que vous aimiez le sport au point de vous lancer dans cette carrière qui a été exceptionnelle ?
C.P. : Non, je ne savais pas que j’aimais le sport à ce point-là. J’étais une petite fille qui n’était pas nécessairement super active, je n’étais pas consciente d’avoir ce potentiel pour le sport. Ce n’est vraiment pas un hasard que tout cela me soit arrivé. Quand je suis entrée au secondaire, mon professeur d’éducation physique m’a proposé de faire de la natation à l’heure du lunch pour développer ma force. J’aurais pu dire non, c’est trop inconfortable, mais j’étais confiante ; j’ai accepté et j’ai découvert que j’aimais l’expérience du dépassement à travers l’entraînement, et plus tard, j’ai découvert que j’aimais beaucoup la pression et l’adrénaline de la compétition. C’est presque un beau hasard de la vie que j’en sois venue là. Bien sûr, j’avais le talent pour y arriver, mais c’est vraiment à cause de l’accident physique que j’ai découvert que j’aimais beaucoup le sport.
Votre vie a été un feu roulant de compétitions, d’entraînements, de succès qui vous ont valu des médailles d’or, de bronze, d’argent. Tout cela suppose une discipline d’enfer.
C.P. : Une discipline et une routine aussi. On parle souvent de la passion des athlètes. La passion et le talent sont des moteurs d’action importants qui peuvent nous porter jusqu’à un certain point, mais si l’on décide d’être la meilleure dans ce qu’on fait, il faut ajouter énormément de discipline et de routine, même s’il y a des moments où ça va moins bien. Je dirais que la discipline est la base de toute réussite.
Vous avez sans doute changé la vie de nombreuses personnes en situation de handicap. Être un modèle, est-ce lourd à porter ? Évoluer sous l’œil des caméras permet-il d’avoir des faiblesses, de faire des erreurs ?
C.P. : Très humblement, je n’ai jamais désiré être un modèle, même si l’on me l’a dit très souvent, mon objectif a toujours été d’inspirer les autres. Les personnes qui nous inspirent par leur propre dépassement à travers ce qu’ils font deviennent des modèles. C’est sûr que mes réalisations ont eu comme effet secondaire d’inspirer des gens, et ça me touche beaucoup. Je ne me lève pas le matin en me disant "Chantale, tu as l’obligation d’être un modèle", je me demande plutôt ce que j’ai envie de réaliser avec les compétences que j’ai et les valeurs qui sont importantes pour moi. Si ça inspire, tant mieux !
Comment ont réagi vos proches quand vous avez décidé d’avoir un enfant ? Vous ont-ils dit, mais tu n’y penses pas ?
C.P. : Non. Quand nous avons décidé de fonder une famille mon mari et moi, j’avais déjà 40 ans. Beaucoup de personnes croyaient que je n’avais pas d’enfant à cause de mon handicap. J’ai été très surprise de voir qu’il y avait encore ce tabou que les personnes en situation de handicap n’avaient pas accès à la parentalité, j’ai été étonnée du nombre de préjugés qui persistaient à ce sujet. Est-ce qu’une personne en situation de handicap est capable d’être un bon parent, de s’occuper elle-même de son enfant ? Mon conjoint et moi connaissions plusieurs parents en fauteuil roulant donc on ne s’est jamais demandé si j’allais être capable de veiller au bien-être de notre enfant. Ça a toujours été évident pour moi. Plusieurs se demandaient comment j’allais faire pour lui donner son bain, le sortir, le mettre dans la voiture. Je suis forte et quand ils sont petits, ils ne sont pas lourds, alors c’était facile pour moi.
La partie la plus difficile c’est quand il a commencé à marcher, à courir partout et qu’il était encore trop petit pour bien écouter. Quand on allait au parc, il voulait courir et ne revenait pas nécessairement. En fait, le problème n’est pas le handicap, mais plutôt le manque d’accès aux lieux publics. Les parcs, les écoles, les loisirs ne sont pas accessibles, tant pour les enfants que pour les parents en situation de handicap. Je n’avais jamais réalisé à quel point les barrières étaient nombreuses. Si actuellement j’avais un petit bout de chou en fauteuil roulant, je l’inscrirais où pour qu’il ait accès à des activités ? Pas de karaté, pas de natation bien sûr, alors où vont les enfants handicapés ? Ça m’a vraiment sauté au visage.
Comment percevez-vous votre rôle social ? Êtes-vous militante ? Faites-vous des revendications ?
C.P. : Pendant longtemps, ma passion a été liée aux sports. Devenir maman m’a fait prendre conscience de tout ce qui cloche pour nos enfants. Je suis assez troublée par tout ce qui ne se fait pas dans les écoles. Avec mon rôle au Sénat, je m’intéresse aussi à ce qui se passe dans le monde, à la pauvreté des enfants. Comme plusieurs mamans, mon centre d’intérêt est devenu la petite enfance et ce qui touche les problèmes comme les écrans ou l’intelligence artificielle. Il y a des choses à faire pour répondre aux besoins des personnes ; au fil des ans, je ne l’ai peut-être pas assez fait pour beaucoup de raisons. À cause de ma position d’athlète paralympique, je ne suis pas représentative de la population. Je suis forte, autonome, je gagne bien ma vie et ce n’est pas le cas de la grande majorité de cette clientèle. Les médailles et les succès m’empêchaient d’avoir une vision très réaliste des problèmes propres à cette clientèle. Ça m’est arrivé sur le tard. Je réalise qu’il y a énormément d’obstacles au plan de l’accessibilité, tant au domaine municipal que provincial. Comme parent, j’ai fait une grande prise de conscience et je me suis demandé comment poser des actions. J’ai envie d’agir à travers mon rôle au Sénat qui s’occupe des lois sur l’accessibilité au Canada, comme la loi sur le revenu minimum de base pour les personnes handicapées, sur laquelle j’ai énormément travaillé. Mais ça ne couvre pas assez large.
Patrick Lagacé, dans La Presse de novembre dernier, a décrit la chute qui vous a projetée violemment face contre terre alors que la roue de votre fauteuil s’est encastrée dans une fente du trottoir. Le traumatisme crânien a été sévère et aurait pu laisser des séquelles très graves.
C.P. : Rouler en fauteuil à Montréal, ça ne pardonne pas. Je ne peux pas avoir une seconde d’inattention. Mon seul désir est que mon expérience fasse bouger les choses et que la ville se questionne sur les obstacles liés à non seulement l’accessibilité, mais la sécurité des personnes en situation de handicap. Il faut comprendre que ceci n’est pas un incident unique, mais le résultat d’une ville qui ne se préoccupe pas assez des obstacles que représente le mauvais entretien des espaces publics.
L’autre jour aux élections municipales, mon bureau de vote n’était pas accessible. Quelqu’un a dû me pousser pour que je puisse aller voter. J’ai fait une plainte à la ville, mais ils ne m’ont pas encore répondu. Comment fait-on pour être entendu ? Comment faire avancer les choses ? Pour les enfants en situation de handicap, quelles sont les options d’école à Montréal ? Il n’y en a pas une tonne. J’ai connu une école publique qui refusait d’amener mon enfant à ma voiture, alors qu’il y avait 22 marches à monter. On me disait d’envoyer mon mari le chercher. Un tel refus est-il même légal ? J’ai des amis dont les deux parents sont en fauteuil roulant. Alors quand les rencontres de parents sont au 2e étage, on leur dit : « Désolé, c’est comme ça ! » Vais-je devoir utiliser la force des médias sociaux pour devenir la chialeuse de service ? Je n’en ai pas vraiment envie. On paie des impôts, des taxes, il n’y a pas de raison qu’un parent ou un enfant n’ait pas accès à n’importe quelle école publique au Québec. Ce n’est pas par bienveillance qu’il faut insister pour faire changer des choses, mais parce que c’est un droit.
Vous avez reçu des doctorats honorifiques, des médailles d’or, le Temple de la renommée, comment vivez-vous tous ces honneurs ?
C.P. : Ça fait plaisir, mais la vague est passée, les jeunes générations d’athlètes me connaissent à peine. Quand j’ai gagné des médailles, les gens venaient me voir tout le temps, parfois c’était même un peu étourdissant ; régulièrement encore on me dit qu’on se souvient de moi, de mes courses, c’est flatteur. Nous sommes dans un milieu privilégié, nous les athlètes, c’est assez rare qu’on ne nous aime pas. Les gens sont toujours gentils. Avec mon rôle au Sénat, même si les gens ne connaissent pas les faits majeurs de notre travail, certains me disent : « Vous savez moi le Sénat, je n’y crois pas trop, mais je pense que vous travaillez fort sur des dossiers importants ». Je n’ai jamais vécu de mauvaises expériences dans ma vie publique. J’ai eu des réactions parfois musclées, mais toujours dans le respect. C’est arrivé quelques fois quand nous avons travaillé sur le dossier de l’aide médicale à mourir.
C’est un sujet très sensible !
C.P. : Sensible, oui, et dans certains milieux du Canada anglais encore plus qu’au Québec. Sur les médias sociaux, les commentaires sont parfois assez agressifs et même violents, mais c’est peut-être à cause de mon côté athlète, je me dis que personne ne doit me parler comme ça. Je n’engage pas de conversation avec ces gens-là.
Avez-vous été surprise d’être invitée à participer au Sénat ?
C.P. : Je n’avais jamais pensé à ça. Mon fils Éliot était petit et j’entrevoyais mon avenir en restant active soit dans le monde sportif ou les médias sportifs. Je ne savais pas vraiment si je voulais devenir entraîneure, surtout qu’au Canada les carrières d’entraîneurs ne sont pas faciles, ce n’est pas bien payé, il n’y a aucun plan de pension, beaucoup d’insécurité, et dans le milieu paralympique encore plus. Du côté des médias, les sports commençaient tranquillement à se faire tasser, il y en avait de moins en moins. Je donnais beaucoup de conférences de motivation, j’en donne encore, et je me demandais quoi faire. Puis, il y avait ce pari que Justin Trudeau s’était donné de redéfinir le Sénat. Il nourrissait l’idée d’avoir un Sénat moins partisan, plus indépendant, qui donne des suggestions au premier ministre. J’ai donc été approchée dans la première cohorte de ce nouveau processus de sélection.
C’était très intrigant et ça m’intéressait vraiment de penser que je pourrais faire partie de ce pari là, d’essayer de modifier de l’intérieur une institution comme le Sénat, de lui redonner sa plus-value. J’ai posé beaucoup de questions à d’anciens sénateurs, à des juges, à des gens que je connaissais dans le domaine politique : « Est-ce que j’ai quelque chose à apporter avec mon parcours, mes compétences, mon expérience » ? J’ai compris que oui, c’était important d’ajouter ma voix de personne avec un handicap, ma voix d’athlète aussi dans une institution comme le Sénat. Alors j’ai dit oui. Je dois dire que ça a été la courbe d’apprentissage la plus abrupte de ma vie. Ça va faire dix ans bientôt et effectivement, je suis convaincue que c’est important d’ajouter la voix d’une personne en situation de handicap. Il n’y en a pas beaucoup au Sénat. J’imagine que les gens qui m’ont recommandée connaissaient mes valeurs et certaines de mes positions. Ça tombait vraiment bien, car j’avais ce désir d’avoir un impact autour de moi.
C’est une contribution citoyenne, un rôle stratégique dans la société qui peut changer nos vies.
C.P. : J’y crois tellement ! Pourtant, l’impact du Sénat, que ce soit dans l’étude, la révision et l’amendement des lois, est vraiment difficile à quantifier. On n’a pas de rôle exécutif, mais plutôt un second regard attentif sur les législations. Certains projets de loi ont été majeurs comme la loi sur le vapotage et sur l’Aide médicale à mourir. Les amendements du Sénat ne font pas la une de la presse, mais ce sont des amendements qui peuvent réorienter certaines politiques. Concernant le vapotage par exemple, restreindre la publicité et la proximité près des écoles, c’est tout petit dans un vaste ensemble de lois, mais avec le recul, je suis vraiment fière de l’ajout de ces amendements. Maintenant que l’on connait mieux les défis du vapotage, je suis persuadée que le Sénat avait vu juste.
Concernant l’élargissement du projet de loi sur l’aide médicale à mourir, le premier projet de loi touchait juste les personnes en fin de vie, en grande douleur, dont la mort était proche. Déjà à l’époque les sénateurs avaient émis le souhait, tout en respectant des mesures de sauvegarde, que l’aide médicale à mourir soit plus largement accessible à des personnes qui n’étaient pas nécessairement en fin de vie, mais qui vivaient de grandes douleurs. Ils allaient donc au-devant du changement de paradigme social.
Dans une société laïque comme la nôtre, quelles sont les valeurs morales, éthiques, spirituelles qui orientent vos discussions ?
C.P. : Je ne suis pas une personne croyante donc un de mes principes de base est la nécessité de se préoccuper des citoyens les plus vulnérables, individuellement et collectivement, de viser l’équité et d’essayer d’orienter les décisions personnelles, politiques et publiques, pour que chaque individu ait un accès égal à réaliser son potentiel. Moi je viens d’un milieu très modeste, mes parents étaient divorcés, ma mère est restée à la maison, mon père travaillait sur la construction, donc je suis très consciente d’avoir eu sur mon parcours un filet social au plan de la santé et de l’éducation publique. Mon départ dans la vie était très fragile à cause de mon milieu socio-économique, mes parents ayant peu d’éducation, ils correspondaient vraiment au modèle de personnes qui ont une base fragile. S’ajoutent à ça un milieu rural, un accident et, malgré tout, j’ai réussi à me rendre là où je suis.
Pour moi, c’est crucial de le dire. Dans notre pays, il faut que chaque jeune, peu importe d’où il vient ou de quand il est arrivé dans ce pays, ait une chance d’aller au bout de son potentiel. Et quand je regarde ce qui se passe au plan économique et politique, les défis à relever dans nos écoles, ça me fait peur. Mon fils, comme beaucoup de jeunes d’ailleurs, vit avec un trouble d’attention, mais nous sommes là pour lui, nous avons les moyens de l’envoyer dans une école privée et d’avoir des plans de match avec l’ergothérapeute. Avec toutes les coupures de services, je me dis que ce ne sont pas tous les jeunes qui peuvent avoir ces avantages. Ce n’est pas tout simplement triste, ce n’est pas correct pour ceux qui n’ont pas cette possibilité. Ça, ça vient me chercher. Le combat le plus important pour moi c’est le combat pour l’équité pour que tous aient accès à des chances égales.
C’est notre combat à tous d’accepter la vie comme elle est et d’en faire la plus belle chose possible. Qu’est-ce qui vous porte sur le chemin de la maturité et de la sagesse ?
C.P. : Je crois beaucoup à l’effet boule de neige. On peut choisir d’être bien, d’être heureux, de travailler pour atteindre l’équilibre. Ces choix peuvent avoir un impact autour de nous. Ça vient peut-être de mon accident, mais je crois beaucoup dans le pouvoir qu’on a d’avoir un impact autour de nous, même avec de petits gestes. Je regarde ce qui se passe sur la planète, chez nos voisins du sud, c’est très angoissant, et mon réflexe c’est de me dire d’accord, je n’ai aucun contrôle là-dessus, mais qu’est-ce que je peux faire dans l’immédiat ? Parfois, ce n’est pas grand-chose, peut-être juste de m’assurer que le retour de l’école soit un moment heureux pour les jeunes qui viennent jouer à la maison avec notre fils. C’est un petit bonheur, mais c’est un réflexe de survie dans un monde où il y a tant de choses sur lesquelles on n’a pas de prise. Dans un tel contexte, je me dis qu’il faut apprécier tous les petits bonheurs au quotidien.