Santé mentale et religion | l’intérêt d’une approche pluridisciplinaire

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Par Philippe Huguelet et David Serfaty – Septembre 2026

La religion et la spiritualité peuvent devenir des ressources importantes pour les personnes vivant avec des enjeux de santé mentale. Elles peuvent soutenir, donner du sens, favoriser l’adaptation — mais aussi, parfois, compliquer le rapport aux soins. D’où l’importance d’une approche clinique nuancée, capable d’accueillir cette dimension sans la réduire ni l’idéaliser.

 
La religion est importante pour beaucoup de personnes atteintes dans leur santé mentale. Les soignants ne sont pas toujours à l’aise lorsqu’ils abordent ce champ. L’implication du champ religieux dans le développement de la psychiatrie communautaire, notamment dans sa dimension collaborative, prend donc tout son sens. Dans cet article, nous détaillons quelques exemples d’utilisations positives — ou négatives — de la religion. Puis nous décrivons plus en détail une étude comparative Suisse-Israël qui illustre ce qui précède.
 
La littérature et l’expérience clinique nous montrent sans ambiguïté que la religion et la spiritualité occupent une place majeure dans la vie de nombreuses personnes souffrant de problèmes psychiatriques (APA, 2021). On sait aussi que les soignants, médecins ou infirmiers, ne prennent que rarement en compte cette dimension de la vie de leurs patients. Cela provient en général d’un manque de formation, ou alors de considérations personnelles en lien avec leur propre vision du monde (Balboni et al., 2022 ; Huguelet et al., 2006).
 
Les appels à mieux prendre en compte cette dimension, formulés depuis plusieurs décennies par les chercheurs, n’ont jusqu’à présent guère produit que peu d’effets. Il pourrait donc être pertinent de promouvoir l’approche pluridisciplinaire intégrant des aumôniers, ou intervenants en soins spirituels comme on les désigne au Canada. Ces professionnels feraient pleinement partie des équipes soignantes, disponibles à la fois pour les patients et pour les soignants. Ils participeraient directement aux prises en charge et apporteraient leur expertise aux équipes afin de mieux comprendre les représentations religieuses et spirituelles des patients, dans l’esprit de ce que devrait être une véritable psychiatrie communautaire.
 

Un état des lieux

En pratique (et cela concerne tant des patients ambulatoires que des patients hospitalisés), le soin de base s’appuie sur une approche médicale et infirmière. À cela s’ajoutent, en fonction des ressources, différents professionnels, dont des aumôniers. On constate que, selon les systèmes de soins, ceux-ci peuvent être soit indépendants, c’est-à-dire en visite à l’hôpital, ou alors membres du personnel. La plupart du temps toutefois, quel que soit le type de contrat, ces professionnels rapportent qu’ils sont rarement consultés ou alors, lorsqu’ils se rendent dans les unités, qu’aucun effort n’est réellement fait pour les intégrer et faciliter l’accès aux patients qui en auraient fait la demande.
 

Des domaines importants, quoique négligés

Or, nous savons maintenant que la religion et la spiritualité impactent de manière importante les représentations du monde, de la maladie ainsi que la compliance aux soins de patients atteints par des troubles psychiatriques, tels la schizophrénie (Borras et al. 2007), le trouble bipolaire (Stroppa & Moreira-Almeida, 2013), les troubles dépressifs (Lucchetti et al. 2021) et même le trouble obsessionnel compulsif.
 
La recherche a régulièrement démontré que la religion et la spiritualité sont spontanément mobilisées par les patients confrontés à des situations de difficulté : on parle alors de coping religieux. Ce coping est souvent positif, lorsque le sens donné par le patient à ses difficultés ainsi que les stratégies qu’il mobilise contribuent à améliorer ses symptômes et son adaptation. Il peut toutefois être négatif, lorsque ces mêmes mécanismes renforcent l’isolement, amplifient certains symptômes tels que l’anxiété, ou encore entravent l’adhésion thérapeutique (Weber & Pargament, 2014).
 
Par exemple, pour tenter de réduire son anxiété, un patient peut consacrer de longues heures à la prière. Si cette pratique l’apaise et contribue à améliorer son état, on pourra parler de coping religieux positif. Si, au contraire, cette prière prolongée l’éloigne du monde, renforce sa solitude, empêche les soins ou aggrave ses symptômes, on considérera qu’elle s’inscrit dans une dynamique de coping négatif.
 
La religion et la spiritualité ne se limitent évidemment pas aux seuls rituels de prière. La présence d’une communauté religieuse auprès d’un patient que la maladie isole, ainsi que les rituels collectifs, peuvent atténuer le sentiment d’isolement et de marginalisation. À l’inverse, les stigmates ou les représentations qu’une communauté entretient à l’égard de la maladie peuvent aggraver ce vécu d’exclusion (Rosmarin et al. 2013 ; Serfaty & Strous, 2021).
 
On observe également que les croyances religieuses des patients portent parfois sur l’explication qu’ils donnent à leur souffrance (Park, 2010). Certains peuvent ainsi percevoir leur maladie, somatique ou psychique, comme le fruit d’une punition ou d’une épreuve envoyée par Dieu. Chaque situation reste singulière, dans la mesure où ces interprétations de l’origine de leurs difficultés peuvent avoir des effets positifs, lorsqu’elles encouragent à lutter pour aller mieux, ou au contraire négatifs, lorsqu’elles conduisent au défaitisme ou à la résignation (Philips, 2007).
 
Aussi, certaines études ont montré que l’image de Dieu représente une figure sur laquelle les patients pouvaient se projeter, voire même développer un attachement comme cela est écrit entre humains ou mammifères dans la psychologie de Bowlby. Ainsi, certains développent un « attachement » stable ou instable avec Dieu. Il s’agit d’un champ potentiellement intéressant, mais peu connu, dont on a démontré qu’il pouvait se mettre en scène chez des patients souffrant de troubles mentaux sévères, comme la schizophrénie (Huguelet et al., 2015). Cela avec la particularité qu’un nombre important d’entre eux peut présenter un attachement instable évitant, sans doute à travailler en clinique ou en soins spirituels.
 
La méconnaissance de la culture religieuse, spirituelle et des représentations du patient peut également induire les équipes médicales en erreur et être à l’origine de diagnostics inadaptés (APA, 2021). L’existence d’un langage commun avec les patients est indispensable pour favoriser une bonne adhésion aux soins. L’expérience clinique ainsi que le savoir scientifique et médical des praticiens ne suffisent pas toujours dans ce champ. Par exemple, le diagnostic différentiel entre idées délirantes à thème mystique et croyances religieuses peut s’avérer délicat, même pour des cliniciens expérimentés. Certains patients croyants peuvent exprimer, en entretien, des convictions variées : penser pouvoir infléchir un décret divin ou attribuer leur maladie à des fautes passées. Dans ce contexte, imposer ses propres convictions, minimiser celles du patient ou entrer en confrontation avec elles ne favorise généralement pas une alliance thérapeutique solide, d’autant que la religion peut aussi constituer pour le patient une ressource d’adaptation et de soutien. Face à ces situations complexes, le clinicien doit intégrer plusieurs éléments parfois contradictoires, souvent étroitement liés à la souffrance psychique traversée par le patient.
 

Une étude comparant des patients suisses et des patients ultra-orthodoxes israéliens

Une étude comparative que nous avons menée auprès de deux populations distinctes, des patients suisses et des patients israéliens ultra-orthodoxes lors de la pandémie de COVID-19, illustre ce qui précède. Elle a mis en évidence des résultats originaux concernant le coping religieux, les processus de construction du sens face à la pandémie, les transformations de la vision du monde ainsi que l’adhésion aux soins (Serfaty et al., under review).
 
Un groupe a été recruté à Genève, dans le dispositif de psychiatrie adulte. L’autre groupe a été recruté à Mayanei Hayeshua Medical Center, à Bnei Brak, en Israël. Les deux groupes différaient bien entendu par leur religiosité, les patients israéliens ultra-orthodoxes étant significativement plus religieux que les patients suisses. Sur le plan social, les patients ultra-orthodoxes ont rapporté davantage de solitude, de difficultés financières et de tensions interpersonnelles. Ce constat peut s’expliquer par la centralité de la cellule familiale et de la vie communautaire dans les milieux ultra-orthodoxes, rendant les restrictions sanitaires particulièrement difficiles pour leur fonctionnement habituel (Tableau 1).
 
Le processus de construction du sens (« meaning-making ») apparaît largement mobilisé dans les deux groupes face à la crise sanitaire. Toutefois, les modèles explicatifs de la pandémie diffèrent nettement : les patients suisses privilégient des interprétations scientifiques, tandis que les patients ultra-orthodoxes israéliens mobilisent davantage des explications religieuses, telles que l’épreuve ou la punition divine (Tableau 2). Malgré ces différences, ces cadres interprétatifs ne semblent pas entrer en conflit avec les comportements de soin, mais coexistent de manière relativement intégrée (Tableau 3).
 
Par ailleurs, la valence des transformations associées au processus de meaning-making diffère entre les groupes. Chez les patients israéliens, les changements rapportés s’inscrivent majoritairement dans une dynamique positive, incluant notamment un renforcement de la foi et une réorganisation des priorités existentielles. Chez les patients suisses, les évolutions apparaissent plus diversifiées, associant des modifications positives, telles qu’un recentrage sur l’essentiel, et d’autres vécus plus difficiles, notamment un sentiment de perte de contrôle, du pessimisme ou de l’isolement (Tableau 3).
 
Enfin, le coping religieux positif (R-COPE) (Pargament et al., 2000) apparaît comme un facteur central dans l’adaptation psychologique à la pandémie. Il est associé à plusieurs indicateurs favorables, notamment la présence de sens, l’importance accordée au suivi médical, ainsi que des modifications positives de la spiritualité et de la vision du monde. L’ensemble de ces résultats converge vers l’idée qu’un investissement religieux élevé, lorsqu’il s’inscrit dans un coping positif, constitue un levier d’adaptation au stress traumatique sans compromettre l’alliance thérapeutique, remettant ainsi en question l’hypothèse d’une opposition entre modèles explicatifs religieux et médecine conventionnelle.
 


Tableau 1 : Impact perçu de la pandémie de COVID-19

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Tableau 2. Sens donné à la pandémie par les patients

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Tableau 3 : Corrélations entre le coping religieux positif (R-COPE), le sens, le suivi médical et la religion

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Nous voyons que la prise en compte de la dimension religieuse chez les patients ouvre des perspectives riches, bien que complexes. Il apparaît essentiel de développer les compétences de chacun dans ce domaine, tant au cours des études médicales que dans d’autres professions du soin traditionnellement davantage centrées sur l’approche scientifique.
 
Cependant, les évolutions demeurant lentes, il semble nécessaire de mettre en place des collaborations plus effectives, pragmatiques et adaptées aux réalités et aux croyances locales propres à chacune de nos cultures.

Références

American Psychiatric Association. (2021, April). Resource document on ethics at the interface of religion, spirituality, and psychiatric practice. https://www.psychiatry.org/psychiatrists/cultural-competency/religion-spirituality

Balboni, T. A., VanderWeele, T. J., Doan-Soares, S. D., Long, K. N. G., Ferrell, B. R., Fitchett, G., Koenig, H. G., Bain, P. A., Puchalski, C., Steinhauser, K. E., Sulmasy, D. P., & Koh, H. K. (2022). Spirituality in serious illness and health. JAMA, 328(2), 184–197. https://doi.org/10.1001/jama.2022.11086

Borras, L., Mohr, S., Brandt, P. Y., Gilliéron, C., Eytan, A., & Huguelet, P. (2007). Religious beliefs in schizophrenia: their relevance for adherence to treatment. Schizophrenia bulletin, 33 (5), 1238–1246. https://doi.org/10.1093/schbul/sbl070

Huguelet, P., Mohr, S., Borras, L., Gilliéron, C., & Brandt, P.Y. (2006) Spirituality and religious practices among outpatients with schizophrenia and their clinicians. Psychiatric Services, 57(3), 366-372. https://doi.org/10.1176/appi.ps.57.3.366

Huguelet, P., Mohr, S., Rieben, I., Hasler, R., Perroud, N., Brandt, P.Y. (2015) Attachment and coping in psychosis in relation to spiritual figures. BMC Psychiatry, 15, 237. doi: 10.1186/s12888-015-0617-4. PMID: 26446496; PMCID: PMC4597457.

Lucchetti, G., Koenig, H. G., & Lucchetti, A. L. G. (2021). Spirituality, religiousness, and mental health: A review of the current scientific evidence. World journal of clinical cases, 9(26), 7620–7631. https://doi.org/10.12998/wjcc.v9.i26.7620

Pargament, K.I., Koenig, H.G., & Perez, L.M. (2000). The many methods of religious coping: Development and initial validation of the RCOPE. Journal of Clinical Psychology, 56(4), 519-543. https://doi.org/10.1002/(sici)1097-4679(200004)56:4%3C519::aid-jclp6%3E3.0.co;2-1

Park, C.L. (2010). Making sense of the meaning literature: an integrative review of meaning-making and its effects on adjustment to stressful life events. Psychological Bulletin, 136(2), 257-301. https://psycnet.apa.org/doi/10.1037/a0018301

Phillips, R.E., & Stein, C.H. (2007). God's will, God's punishment, or God's limitations? Religious coping strategies reported by with serious mental illness. Journal of Clinical Psychology, 63(6), 529-540. https://doi.org/10.1002/jclp.20364

Rosmarin, D. H., Bigda-Peyton, J. S., Öngur, D., Pargament, K. I., & Björgvinsson, T. (2013). Religious coping among psychotic patients: relevance to suicidality and treatment outcomes. Psychiatry research, 210(1), 182–187. https://doi.org/10.1016/j.psychres.2013.03.023

Serfaty, D.R., Strous R.D., Huguelet P. (2026). Religious coping in psychiatric outpatients exposed to COVID-19: A comparison between a Swiss and an Israeli ultra-Orthodox sample. [Manuscript submitted for publication].

Serfaty, D. R., & Strous, R. D. (2021). Role of Religion in Psychotic Illness in the Israeli Ultra-Orthodox Jewish Population: Patient Beliefs and Expectations. The Journal of nervous and mental disease, 209(2), 100–105. https://doi.org/10.1097/NMD.0000000000001264

Stroppa, A., & Moreira-Almeida, A. (2013). Religiosity, mood symptoms, and quality of life in bipolar disorder. Bipolar disorders, 15(4), 385–393. https://doi.org/10.1111/bdi.12069

Weber, S. R., & Pargament, K. I. (2014). The role of religion and spirituality in mental health. Current opinion in psychiatry, 27(5), 358–363. https://doi.org/10.1097/YCO.0000000000000080
 



Philippe Huguelet est responsable d’un secteur de psychiatrie dans lequel il organise les soins pluridisciplinaires pour les patients atteints de troubles mentaux sévères. Il a développé une recherche principalement consacrée à des aspects psychosociaux de la psychiatrie. Elle porte sur les rapports entre spiritualité, religion et psychiatrie, en collaboration notamment avec la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’UNIL. Ses travaux approfondissent également la question du « sens de la vie », dans sa dimension religieuse et existentielle, sur le plan théorique et clinique. Il enseigne régulièrement aux niveaux pré et post-gradués. Privat-docent de la Faculté de médecine de l’UNIGE en 2002, il est professeur ordinaire au département psychiatrie.
 
Dr David Serfaty est psychiatre au Centre Médical Sourasky de Tel-Aviv (Ichilov) et titulaire d’un master en neuropsychologie et neurosciences cliniques. Il dirige l’unité des traitements avancés en psychiatrie et exerce en tant que médecin responsable de la consultation destinée aux migrants originaires d’Érythrée et du Soudan du Sud. Son activité de recherche porte principalement sur la psychiatrie transculturelle et les mécanismes de coping religieux au sein de différentes populations, notamment les communautés juives ultra-orthodoxes ainsi que les populations migrantes en Israël. Ses travaux s’intéressent aux interactions entre culture, religion et santé mentale, ainsi qu’à leur impact sur l’accès aux soins et les trajectoires thérapeutiques.
 


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