Les nouvelles maladies de l’âme

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Par Catherine Ternynck – Septembre 2026

Dans un monde saturé d’efficacité, d’urgence et de consommation, Catherine Ternynck interroge une fatigue plus profonde : celle de l’âme. Elle invite à redécouvrir le souffle spirituel — par le temps, l’intériorité et la transcendance — comme ressource essentielle pour redonner sens et épaisseur à l’existence.

 

La maladie est humaine et la difficulté de vivre, immémoriale

Chaque époque génère pourtant ses propres formes de mal-être. Hier, dans une société chargée d’interdits, l’individu souffrait d’être empêché. Aujourd’hui, étourdi par des libertés et des possibilités innombrables, enlisé dans les pesanteurs matérialistes, il souffre d’asphyxie. Il a du mal à trouver le souffle, littéralement il ne s’inspire plus. Un malheur contemporain, pourrait-il être mis en lien avec une évacuation collective de la dimension spirituelle ?
 

Qu’appelons-nous spiritualité aujourd’hui ?

Afin de mieux cerner la question, il convient de différencier trois espaces : celui de la foi qui repose sur la croyance en un Dieu de volonté ou d’amour ; celui de la religion qui rassemble ses membres autour d’un ensemble de dogmes, de pratiques, de rites communs ; et celui de la spiritualité qui, dans toute tradition, renvoie au souffle, c’est-à-dire à l’esprit.
 
Ces trois espaces qui traditionnellement s’agrégeaient et se renforçaient mutuellement dans un système de cohérence forte, se sont progressivement dissociés, renvoyant chaque personne au libre aménagement de ses croyances et de ses pratiques.
 
La perte collective d’une adhésion à une croyance et à une appartenance religieuse unique contribue à ce qu’on a coutume d’appeler le déclin du religieux en Occident. Cette sécularisation engagée depuis le siècle des Lumières, s’est accélérée sous l’impulsion de causes multiples, notamment la séparation de l’Église et de l’État en 1905, l’impulsion libertaire des années 1970, et plus récemment, la réalité d’une cohabitation plurireligieuse. Le principe de laïcité s’impose comme une figure maîtresse de la démocratie.
 
Une déclinaison devient possible entre celui qui croit en un « au-delà » de la vie terrestre, celui qui le refuse, celui qui doute et celui qui n’a pas d’opinion. Dans le libéralisme occidental, toutes ces postures sont aujourd’hui légitimes, respectables, tant il est admis que les croyances relèvent de l’intime et libre décision de chacun. La voie de Dieu n’est plus obligée. La figure diabolique du mécréant s’efface sous la multitude de ceux qu’on appelle, peut-être trop vite, les agnostiques.
 
Trop vite, car il faut différencier l’agnostique de l’indifférent. Tous deux, on a appris à vivre sans la compagnie de Dieu. Ils ont cessé de s’adresser à lui, de le prier. L’agnostique est sceptique, il ne croit ni ne sait. Il doute et dans une certaine mesure consent à se laisser tourmenter par ce doute, ce qui revient à dire qu’il espère un peu, car le doute n’est jamais totalement étranger à l’espérance. « Sait-on jamais ? » Si Dieu n’est pas rencontré, son manque peut être éprouvé comme une pensée intranquille. « Il y a dans ma vie un reste de Dieu », disait un patient pourtant éloigné de toute pratique religieuse. L’indifférent ignore ce « reste ». Dieu, pour lui, n’est ni un doute ni un manque. C’est une pensée assez vague, inutile à la bonne marche de l’existence.
 
Cet homme du XXIe siècle, que nous appelons l’indifférent, se félicite parfois de s’être émancipé d’une religion tutélaire, de pratiques et de dévotions contraignantes. Perçoit-il cependant qu’il a, dans le même mouvement, perdu une formidable force spirituelle qui, jusqu’alors, lui permettait d’alléger les pesanteurs du monde ? Cet homme devine-t-il qu’en s’éloignant de l’ineffable présence d’un mystère, il s’est privé d’un lien profond et puissant envers la vie ?
 

La spiritualité à l’épreuve du matérialisme contemporain

Ce qui importe désormais en Occident, c’est d’aménager la vie terrestre selon deux critères considérés comme les fondements de la pensée humaniste contemporaine : une liberté de mœurs et une égalité toujours plus grande, visant à augmenter le bien-être collectif.
 
Certes, les affaires d’en bas ont toujours occupé l’esprit des hommes. Ce qui a changé, c’est la prépondérance, pour ne pas dire l’exclusivité, de la dimension matérialiste. Vivre au XXIe siècle, c’est non seulement consommer, mais organiser sa vie autour de la consommation. Le consumérisme ne désigne pas seulement une habitude excessive de la consommation, mais la conviction irraisonnée selon laquelle l’accomplissement d’une vie passe par cette consommation en excès. Sans le goût de vendre ou d’acheter comment trouver le goût de vivre ?
 
Plusieurs générations se sont ainsi laissé convaincre que la vocation du monde était marchande et que l’art du commerce, s’il ne se substituait pas à une religion, suffisait à faire une société et celle-ci, une civilisation. La référence à l’universel s’efface sous celle de la mondialisation. Le monde dans lequel nous vivons est essentiellement comptable, négociable, rentable. C’est un monde saisi par les conquêtes technologiques et la compétition généralisée, un monde qui se veut pragmatique, utile et efficace1.
 
Dans cette logique consumériste, l’individu s’exerce constamment à savoir ce qui vaut et ce qui sert, ce qui est à prendre et ce qui est à jeter. Il ne différencie plus l’utile de l’Essentiel, plus exactement, il rabat l’ordre de l’Essentiel à celui de l’utile. À titre d’exemple, certains d’entre nous considèrent que la littérature, la méditation, la poésie, le chant, la prière, le sacré n’ont aucune utilité, que l’art lui-même ne sert à rien, sauf s’il devient l’objet d’un marché. Sous l’angle économique, ils n’ont pas tort. Dans une perspective spirituelle, ils n’ont pas raison : une civilisation ne peut se soutenir que si elle porte en elle de grandes réserves de forces inutiles, car dans ces forces en attente, réside une formidable puissance spirituelle à laquelle chacun, un jour ou l’autre, vient se ressourcer. Lorsqu’une personne ou une société en vient à sacrifier l’Essentiel pour satisfaire l’utile, elle gagne en efficacité, mais elle perd la portée symbolique et spirituelle des évènements de sa vie. Elle s’asservit aux nécessités consuméristes et compétitives de son existence, elle s’alourdit de sa propre pesanteur.
 

Les nouvelles maladies de l’âme

Sans les souffles qui la soulèvent, « l’animent » en quelque sorte, la vie ne devient-elle pas une affaire difficile, une agitation vaine, une épuisante de sens ? N’est-elle pas une moindre vie qui n’a d’autres horizons que ce qu’elle fabrique, consomme ou négocie ?
 
La fatigue contemporaine qui pèse sur l’Occident porterait-elle les germes d’une anémie spirituelle ? Cette anémie ou cette fatigue de l’Esprit, on la désignait autrefois par le mot d’acédie. Aujourd’hui, on parlerait de burnout, de stress chronique, de dépression, de dépendance, mais, quelles qu’en soient l’expression clinique et la gravité, ces pathologies attestent toujours d’une spiritualité amoindrie. La personne déprimée, angoissée ou dépendante n’est plus « inspirée ». Elle a perdu le souffle. Elle est sans désir d’être, sans enthousiasme, appauvrie en son âme.
 
Sous cet angle, parler de nouvelles maladies de l’âme est une formulation erronée, car l’âme, ce souffle vital, ne saurait être malade. Il serait plus juste de se demander si l’on peut souffrir ou tomber malade par faiblesse d’âme, parce qu’on ne parvient plus à prendre le souffle qui donne l’élan, élève, porte au-delà de soi.
 
Nuançons toutefois le propos : le champ des troubles dépressifs est extrêmement vaste et l’étiologie toujours multifactorielle dans laquelle l’incidence génétique ne peut être sous-estimée. Retenons seulement l’idée d’une interférence possible entre l’ampleur contemporaine de cette « fatigue d’être soi », comme la nomme Alain Erenberg et le collectif désintérêt pour la vie spirituelle.
 
Nous sommes devenus les ingénieurs, les techniciens, les médecins de nos vies. Nous employons une grande partie de notre temps à cet apprentissage polyvalent. Mais dans le matérialisme ambiant, prenons-nous encore soin de nos forces spirituelles ?
 
Dans quelles directions pourrait s’orienter une réflexion sur l’accompagnement spirituel en milieu de soins ? Dégageons, de façon inévitablement succincte dans ce propos, trois ouvertures.
 

1. Cesserons-nous d’aller contre le temps ?

Nous vivons dans un temps brutal, fiévreux, marqué par l’immédiateté, l’urgence, l’impatience. Il n’y a pas un instant à perdre. Nous sommes constamment pris de court, débordés dans nos vies, hantés par le temps manquant. Nous vivons avec cette pensée unique : gagner du temps ou en tout cas ne pas en perdre, faire le maximum de choses en un minimum de temps. Nous ne cessons de charger nos agendas, mais nous luttons contre ce que nous appelons notre charge mentale. Vivre au XXIe siècle, c’est aller contre le temps. Or, bien être c’est d’abord être bien dans le temps. Pour celui qui est en bonne santé psychique, le temps est un allié. En revanche, les troubles de personnalité s’accompagnent toujours de désordres temporels.
 
Pacifier notre relation temps, ce serait l’extraire du terreau matérialiste où elle s’épuise et tenter de lui rendre une dimension spirituelle. Ce serait, à rebours d’un temps pressé, réhabiliter tout ce qui pourrait conférer de la lenteur : l’attente, le délai, la durée, la patience. Ce serait, lorsque c’est possible, s’extraire du temps connecté et réapprendre « à vivre à propos » comme le suggérait Montaigne. Parmi les voies susceptibles de spiritualiser notre temps matérialiste, retenons l’espérance qui n’est pas l’espoir, mais plutôt une adhésion au mouvement même de la vie. Évoquons également la grâce, fragile et souveraine, qui isole un moment du temps ordinaire et s’offre à nous comme un présent d’éternité. Quelques secondes.
 

2. Pourrait-on se passer d’intériorité ?

L’intériorité est une conquête de l’humanité. Cette conquête est de nature spirituelle. L’homme, à mesure qu’il s’intériorise, s’ouvre à la vie de l’esprit. Sur le plan individuel, l’intériorité se façonne interminablement. Thérèse d’Avila, parlait d’un « château de l’âme », Marc-Aurèle d’une « citadelle intérieure ». Ce travail ne va pourtant pas de soi. Nous sommes des êtres du bord. Pour éviter nos profondeurs, nous préférons nous tenir à la surface de nos vies. Nous y installons nos divertissements et nos habitudes dont nous faisons des nécessités.
 
Aujourd’hui, cette disposition s’intensifie. L’appel des surfaces est constant. L’extériorité s’impose comme le mode de vie des jeunes générations. Depuis son plus jeune âge en effet, l’enfant occidental a appris à surfer sur les écrans et les réseaux. Il s’est trouvé privé de silence, de rêverie, d’ennui, et surtout de solitude. Devenu adulte, il continue à vivre à la périphérie de lui-même. Il est connecté jusqu’à l’extrême et très peu relié à lui-même.
 
Les psychiatres et les psychologues connaissent bien ces enfants et adolescents tourmentés par des troubles de l’attention, de l’impulsivité de l’hyperactivité. Il ne serait pas fondé de dire que ces jeunes — qu’on qualifie de TDAH, HPE, HPI — n’ont pas d’intériorité, mais plutôt qu’ils n’ont pas accès à cette intériorité. Rivés à leurs tablettes électroniques et leurs écrans, ils ne se sont pas familiarisés avec elle. Ils sont interdits de séjour en eux-mêmes, exposés à l’impermanence du monde et à sa brutalité.
 
Or, comme l’âme d’un violon, cet espace intérieur, donne à ce qui est vécu une résonance particulière. Il serait cette chambre d’échos où s’épousent le dehors et le dedans, l’ici et l’au-delà, l’intime et l’universel. La formule devenue célèbre « Sans Bach, Dieu n’existerait pas » est à comprendre sous cet angle : Jean-Sébastien Bach n’apporte pas la preuve de Dieu, mais celui qui écoute sa musique et la laisse résonner en lui, peut sentir une possibilité d’infini. Dans cette intimité de résonance, la vie devient musicale, peut-être même se met-elle à danser. Elle se déploie, s’élève vers un « au-delà » au goût de mystère.
 
Il arrive qu’on perçoive chez certaines personnes une absence de résonance. Entre le dehors et le dedans, pas de correspondance, pas le moindre écho. Ça peut raisonner, mais ça ne résonne pas. Le dit c’est le dit et le fait c’est le fait. Le silence, c’est quand il n’y a plus de bruit. La nuit, quand il n’y a plus de jour. De telles personnes semblent avoir perdu la musique intérieure du monde. Des souffles passent, des lointains se dessinent, elles n’en savent rien. Elles sont privées de leur andante spirituel.
 

3. A-t-on encore besoin de transcendance ?

Un sage indien visite une carrière de pierre. Il croise un ouvrier et lui demande : « Que fais-tu ici ? » « Tu le vois, répond l’homme, je casse des cailloux ». Un peu plus loin, à un autre ouvrier, il pose la même question : « Et toi, que fais-tu ici ? » L’homme répond : « Je fais mon métier, je suis casseur de pierre ». Le sage va quitter la carrière, quand il rencontre un troisième ouvrier et demande : « Que fais-tu donc ici ? ». Étonné, l’homme le regarde : « Ne vois-tu donc pas que je bâtis un temple pour mon Dieu ? »
 
Ce n’est pas la même chose de penser que l’on vit à casser des cailloux ou pour bâtir un temple à son Dieu. Si l’existence n’est pas totalement déterminée, si une forme de liberté nous est donnée, elle réside dans le sens et la valeur que nous accordons à cette existence.
 
Dans une optique matérialiste, il n’existe pas de lieu hors du monde. Tout est à vivre ici avec les moyens que l’on a et du mieux que l’on peut. Dans une optique spirituelle, tout n’est pas ici. Au-delà de la finitude, il y a quelque chose d’infini. Au-delà de la connaissance, quelque chose d’un mystère. Si, comme le pense l’écrivain athée Milan Kundera, « Chacun de nous souffre de la bassesse de sa vie ordinaire et désire s’élever… », cette disposition spirituelle est cependant très inégale. Chez certains, l’existence est une affaire à mener, une volonté à exercer, une adversité à combattre. Ce qui s’impose alors, c’est la « logique des cailloux à casser ». Entendons toutes les contraintes matérielles de l’existence. Chez d’autres, l’ouverture spirituelle semble virtuellement là. Elle est « le temple à bâtir » pour un Dieu. Entendons toutes les formes de sublimation, de création et de contemplation. Et par ces voies, la même tension vers un ordre plus grand, la même grandeur ajoutée à la vie.
 

La transcendance face au transhumanisme

La question est d’autant plus importante que s’approche de nous à grande vitesse, le spectre de l’homme augmenté. Allons-nous vers un changement radical de l’humanité ? On n’en finit pas de démêler la fable de la réalité, mais ce qui est en perspective, c’est le rapport entre le transhumanisme et le transcendant.
 
Le transhumanisme, c’est-à-dire l’appréhension techno-scientifique de l’être humain, permettra-t-il le maintien d’une voie vers la transcendance ? Sans rien qui l’invite à transcender, l’homme augmenté ne sera-t-il pas plutôt réduit ? Ainsi posée, la question ressemble à une défaite. On aimerait la reformuler avec plus de vigueur : l’homme greffé d’une intelligence artificielle, n’aura-t-il pas, plus que jamais, besoin d’une force spirituelle pour ne pas perdre son humanité ? Cette force spirituelle deviendra-t-elle le trésor le plus précieux, « trésor d’âme », oserait-on dire, de l’homme robotisé ? Sera-t-elle l’incontournable condition pour que le transhumanisme demeure un humanisme ?
 

Notes

1   Ce constat, le cardinal Ratzinger, futur Benoit 16, le faisait déjà, avant son pontificat, soulignant que les pays occidentaux peuvent offrir un savoir technique, mais ne parviennent plus à transmettre un véritable message spirituel. (Entretien sur la foi. Dialogue Vittorio Messori.)
 



Catherine Ternynck est docteur en psychologie, psychanalyste. Elle a exercé à l’hôpital Saint Philibert de Lomme et enseigné à l’université catholique de Lille. Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont Chambre à part (Desclée de Brouwer, 2007 ; prix du Furet et de La Voix du Nord), L’homme de sable (Seuil, 2011), La possibilité de l’âme (Bayard, 2018).


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