Ce que la santé mentale révèle de notre quête de sens | réflexions inspirées par la série Empathie

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Par Nisrine Moubarak et Myriam Gauthier – Septembre 2026

Et si la santé mentale révélait quelque chose de notre quête universelle de sens ? Inspiré de la série québécoise Empathie, cet article explore avec sensibilité la vulnérabilité, l’écoute, l’interdisciplinarité et la dimension spirituelle du soin. Une réflexion sur ce qui nous aide à demeurer présents auprès de l’autre lorsque les repères vacillent.

 

La santé mentale comme révélateur de notre humanité

Que révèle la souffrance de notre manière d’habiter le monde ? Et si la santé mentale nous parlait moins de maladie que de notre quête universelle de sens ? C’est le pari audacieux que propose la série québécoise Empathie.
 
Certaines œuvres nous marquent parce qu’elles racontent une histoire. D’autres nous habitent parce qu’elles mettent en lumière des questions que nous portons déjà, parfois sans les nommer. La série appartient à cette seconde catégorie. Elle se déroule dans un institut psychiatrique et met en scène des personnes vivant avec des problèmes de santé mentale. Mais, c’est là sans doute, une manière de raconter quelque chose de profondément humain : notre rapport à la détresse, à la vulnérabilité, aux liens qui nous unissent et à la quête de sens qui traverse nos existences.
 
Au fil des épisodes, les personnages cherchent à comprendre ce qui leur arrive, à composer avec des pertes, à reconstruire des relations fragilisées ou à retrouver une forme d’équilibre. Cette quête n’est pas propre aux personnes vivant avec un trouble de santé mentale. Elle rejoint une expérience universelle. La santé mentale agit alors comme un révélateur de questions que nous partageons tous : qui sommes-nous lorsque nos repères vacillent ? Comment poursuivre notre route lorsque la vie ne correspond plus à ce que nous avions imaginé ? Où trouvons-nous la force d’avancer lorsque la souffrance semble occuper tout l’espace ? Ces questions ne sont pas seulement psychologiques. Elles sont aussi spirituelles, au sens où elles interrogent ce qui donne du sens à une existence lorsque les repères vacillent.
 
Dans les milieux de soins, ces questions émergent fréquemment, même lorsqu’elles ne sont pas formulées explicitement. Derrière les symptômes, les diagnostics et les interventions se trouvent des personnes qui tentent de donner un sens à ce qu’elles vivent. Elles cherchent à comprendre ce qui leur arrive, à préserver leur identité malgré les bouleversements, à maintenir des liens significatifs ou à retrouver une place dans un monde qui leur paraît parfois devenu étranger.
 
La souffrance possède cette particularité de nous confronter directement à la fragilité humaine. Elle nous rappelle que les certitudes peuvent s’effriter, que les trajectoires de vie ne sont pas toujours linéaires et que l’équilibre que nous croyons acquis demeure parfois précaire. Cette réalité peut être déstabilisante, tant pour les personnes concernées que pour leurs proches et les professionnels qui les accompagnent. Pourtant, elle ouvre également un espace de réflexion sur ce qui demeure lorsque plusieurs repères disparaissent.
 

Et si le soin commençait simplement par s’asseoir à côté ?

C’est peut-être là que la dimension spirituelle prend toute son importance. La spiritualité ne se réduit pas à des croyances religieuses ou à des pratiques particulières. Elle renvoie également à la manière dont les personnes cherchent du sens, cultivent l’espérance, entretiennent des liens significatifs et tentent de comprendre leur place dans le monde. Sous cet angle, la santé mentale et la spiritualité se rencontrent fréquemment. Toutes deux nous amènent à réfléchir à ce qui soutient l’être humain lorsqu’il traverse des périodes d’incertitude, de souffrance ou de transformation. Cette compréhension de la spiritualité rejoint plusieurs travaux qui la décrivent comme une recherche de sens, de connexion et de transcendance particulièrement mobilisée lors des périodes de vulnérabilité ou de crise (Park, 2013; Koenig, 2012).
 
Dans notre pratique clinique, nous sommes souvent appelés à observer, évaluer et intervenir. Ces responsabilités sont essentielles. Toutefois, l’expérience nous rappelle régulièrement qu’une personne ne se résume jamais à ce qui est observable. Derrière un comportement, un diagnostic ou une crise se trouve une histoire singulière. Derrière une colère persistante peut se cacher une profonde blessure. Derrière un retrait relationnel peut se trouver une expérience de perte ou un sentiment d’exclusion. Derrière le désespoir peut subsister une recherche discrète, parfois fragile, de sens et d’espérance.
 
Cette posture apparaît de manière particulièrement éloquente dans une scène marquante de la série Empathie. Deux patients hospitalisés sur l’unité de soins, assis au sol dans le corridor de l’hôpital psychiatrique, mangent silencieusement leur soupe. Suzanne ne fait presque rien. Elle s’assoit simplement à leurs côtés. Pourtant, ce geste transforme la scène. Les deux hommes ne sont plus seulement des patients ; ils redeviennent des personnes avec lesquelles quelqu’un accepte de partager un moment ordinaire sans chercher à le transformer. Ce geste, d’une grande simplicité, rappelle que le soin ne réside pas toujours dans ce que l’on fait, mais parfois dans la manière d’habiter une présence. Cette posture rejoint avec finesse ce que Bolly et Grandjean décrivent comme une présence soignante.
 
Cette scène nous rappelle également que la spiritualité ne réside pas uniquement dans les réponses que l’on apporte aux grandes questions existentielles. Elle peut émerger dans la qualité d’une présence partagée, dans un silence habité ou dans un geste de proximité qui redonne à la personne le sentiment d’être reconnue dans son humanité. Avant même de trouver un sens à ce qu’elle traverse, la personne fait l’expérience d’être rencontrée. Suzanne ne pose pas un diagnostic, n’interprète pas, ne corrige pas, ne rassure pas et ne cherche pas à convaincre. Elle choisit simplement de s’asseoir à leurs côtés. Cette manière d’être auprès de l’autre rejoint ce que Doane et Varcoe nomment une posture d’investigation relationnelle : demeurer avec curiosité, ouverture et humilité, sans imposer trop rapidement un sens à l’expérience vécue. « Ça prend des gens pour y croire, des gens qui voient au-delà de la maladie. Ce n’est pas juste une histoire de soupe. », dit Mortimer, le préposé aux bénéficiaires de l’unité, en observant cette présence authentique de sa collègue psychiatre.
 
Reconnaître cette réalité exige un regard qui dépasse les manifestations immédiates de l’expérience vécue. Cela demande de considérer la personne dans toute sa complexité, en portant attention non seulement à ses difficultés, mais également à ses forces, à ses valeurs, à ses relations et à ce qui demeure significatif pour elle. Une telle posture ne transforme pas instantanément la souffrance, mais elle permet de rencontrer la personne autrement et plus réalistement.
 

Écouter et soigner ensemble : la force de l’interdisciplinarité

Cette rencontre passe également par l’écoute. Or, certaines dimensions de l’expérience humaine sont difficiles à exprimer. Les questions existentielles ne se formulent pas toujours clairement. La littérature montre d’ailleurs que les personnes vivant avec des difficultés de santé mentale expriment fréquemment des préoccupations liées au sens de leur existence, à leur identité, à leurs relations et à leur place dans le monde (Milner et al., 2019). Elles apparaissent parfois sous la forme d’un silence, d’une inquiétude persistante ou d’une impression diffuse de perte de sens. Elles émergent lorsque la personne s’interroge sur son identité, sur son avenir ou sur sa place dans le monde.
 
Face à ces questionnements, les professionnels ressentent parfois le besoin de trouver rapidement des réponses. Pourtant, certaines questions demandent moins une solution qu’une présence authentique. Une présence capable d’accueillir l’incertitude, de reconnaître la souffrance sans la réduire à un problème à résoudre et d’offrir un espace où l’expérience peut être exprimée et comprise. Dans ce contexte, l’écoute devient une intervention à part entière (Goudreault, 2018). Écouter, c’est accepter de suspendre son besoin de comprendre trop vite et reconnaître que certaines réponses n’appartiennent qu’à la personne qui les cherche. Parce que l’écoute donne la parole, elle place le professionnel dans une posture de non-savoir et permet d’éviter de résoudre, de rassurer trop rapidement, de juger, de chercher à comprendre à tout prix ou de cataloguer. Cette qualité de présence rejoint également l’approche d’investigation relationnelle proposée par Doane et Varcoe (2021). Selon ces auteures, soigner ne consiste pas uniquement à appliquer des interventions fondées sur des données probantes. Les capacités relationnelles constituent également une composante essentielle de la pratique. L’investigation relationnelle invite ainsi à demeurer curieux de l’expérience singulière de l’autre, à suspendre ses certitudes et à reconnaître que toute compréhension demeure forcément partielle. Dans cette perspective, les questions deviennent parfois plus importantes que les réponses, puisqu’elles ouvrent un espace où la personne accompagnée peut reconstruire le récit de son existence.
 
Cette manière d’accompagner est exigeante. Elle nous confronte à nos propres limites et à notre propre vulnérabilité. Accompagner une personne dans sa souffrance signifie souvent accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout contrôler et de ne pas toujours pouvoir soulager immédiatement ce qui fait mal. Cette réalité peut être inconfortable, mais elle rappelle également que le soin repose aussi sur la qualité de la relation que nous construisons avec l’autre.
 
La série Empathie met d’ailleurs en lumière l’importance des relations dans les trajectoires de rétablissement. Les liens entre les patients, les proches, les intervenants et les professionnels occupent une place centrale. Ces liens ne font pas disparaître les difficultés, mais ils créent un espace où la souffrance peut être reconnue et partagée. Ils rappellent que les êtres humains se construisent dans la relation et que le sentiment d’appartenance constitue souvent une ressource essentielle lorsque tout semble vaciller. Cette réalité se manifeste également dans le travail interdisciplinaire. En santé mentale, aucune discipline ne détient à elle seule toutes les réponses. La complexité des situations exige une pluralité de regards et de compétences. Chaque professionnel apporte une compréhension particulière de la situation et contribue à enrichir la réflexion collective. Cette collaboration ne représente pas uniquement une stratégie organisationnelle ; elle témoigne aussi d’une forme d’humilité. Elle reconnaît que certaines réalités humaines sont trop vastes pour être portées par une seule personne ou comprises à partir d’un seul point de vue.
 
L’interdisciplinarité rejoint ainsi une dimension profondément spirituelle de l’accompagnement. Elle nous rappelle notre interdépendance et notre besoin mutuel des autres. Elle nous invite à reconnaître que le sens se construit souvent dans la rencontre, le dialogue et la mise en commun des expériences.
 

Quand la spiritualité apprend à habiter les questions ouvertes

Au fil du temps, les personnes vivant avec un problème de santé mentale développent fréquemment de nouvelles manières d’habiter leur histoire. Le rétablissement ne signifie pas toujours l’absence de symptômes ni un retour à la situation antérieure. Cette conception du rétablissement est cohérente avec les travaux de Leamy et ses collaborateurs (2011), qui soulignent l’importance de l’espoir, de l’identité, du sens et de l’appartenance dans les trajectoires de rétablissement en santé mentale. Le rétablissement peut prendre la forme d’une réconciliation avec certaines expériences, d’une redéfinition de son identité ou de la découverte de nouvelles sources de sens. Les transformations qui en résultent sont souvent discrètes. Elles se manifestent dans une relation qui se reconstruit, dans une confiance retrouvée, dans un projet qui renaît ou dans une capacité renouvelée à envisager l’avenir.
 
Ces changements nous rappellent l’importance de l’espérance. Non pas une espérance naïve qui nierait la souffrance ou les difficultés, mais une espérance ancrée dans la conviction qu’une personne demeure toujours plus grande que ce qu’elle traverse. Une espérance qui reconnaît la possibilité d’un mouvement, même lorsque le chemin demeure incertain. Cette dimension apparaît régulièrement dans les études portant sur les liens entre spiritualité et santé mentale, où l’espérance est décrite comme une ressource importante dans les processus d’adaptation et de rétablissement (Lucchetti et al., 2021). Il importe toutefois de reconnaître que cette quête de sens ne conduit pas toujours à des réponses claires. Certaines expériences demeurent marquées par l’ambiguïté, l’incompréhension ou le sentiment de non-sens. L’accompagnement ne consiste alors pas nécessairement à trouver une signification à la souffrance, mais à permettre qu’elle puisse être portée et traversée dans la relation. Peut-être est-ce là l’une des principales leçons que nous offrent à la fois la pratique clinique et certaines œuvres comme Empathie. La santé mentale ne nous confronte pas uniquement à la maladie. Elle nous invite à réfléchir à ce qui permet aux êtres humains de continuer à avancer lorsque leurs repères vacillent. Elle nous rappelle l’importance du sens, de la relation, de l’appartenance et de l’espérance dans les parcours de vie.
 
Dans cet espace où se rencontrent souffrance, vulnérabilité, solidarité et quête de sens, la spiritualité trouve naturellement sa place. Non pas comme une réponse à toutes les questions, mais comme une manière d’habiter celles qui demeurent ouvertes. Elle nous invite à reconnaître que, même au cœur des périodes les plus difficiles, la possibilité d’une rencontre, d’un lien ou d’un sens renouvelé n’est jamais complètement absente. Plusieurs travaux soulignent d’ailleurs que les dimensions spirituelles demeurent souvent présentes dans les parcours de personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, notamment à travers la recherche de sens, les liens significatifs et les sources d’espérance qui soutiennent leur cheminement (Milner et al., 2019 ; Lucchetti et al., 2021). Finalement, Empathie nous rappelle peut-être que le soin commence moins lorsque nous trouvons les bonnes réponses que lorsque quelqu’un accepte de demeurer présent devant les questions qui n’en ont pas encore. Peut-être est-ce là que se rencontrent la spiritualité, l’empathie et le soin : non pas dans la capacité à répondre aux grandes questions de l’existence, mais dans celle de demeurer suffisamment présents et de créer cet espace partagé où peuvent naître la confiance, l’espérance et parfois un nouveau sens à la vie.
 

Références

Bolly, C., & Grandjean, V. (2004). L'écoute comme préalable à l'éthique. Dans C. Bolly & V. Grandjean (Eds.), L’éthique en chemin : démarche et créativité pour les soignants (pp. 11-83). Paris : L’Harmattan.

Doane, G. H., & Varcoe, C. (2021). How to Nurse: Relational Inquiry in Action (Second edition). Wolters Kluwer Health/Lippincott Williams & Wilkins. 461 p.

Koenig, H. G. (2012). «Religion, spirituality, and health: The research and clinical implications». ISRN Psychiatry, 2012, Article 278730. https://doi.org/10.5402/2012/278730

Leamy, M., Bird, V., Le Boutillier, C., Williams, J., & Slade, M. (2011). «Conceptual framework for personal recovery in mental health: Systematic review and narrative synthesis». The British Journal of Psychiatry, 199(6), 445–452. https://doi.org/10.1192/bjp.bp.110.083733

Lucchetti, G., Koenig, H. G., & Lucchetti, A. L. G. (2021). «Spirituality, religiousness, and mental health: A review of the current scientific evidence». World Journal of Clinical Cases, 9(26), 7620–7631. https://doi.org/10.12998/wjcc.v9.i26.7620

Milner, K., Crawford, P., Edgley, A., Hare-Duke, L., & Slade, M. (2019). «The experiences of spirituality among adults with mental health difficulties: A qualitative systematic review». Epidemiology and Psychiatric Sciences, 29, Article e34. https://doi.org/10.1017/S2045796019000234

Park, C. L. (2013). «The meaning making model: A framework for understanding meaning, spirituality, and stress-related growth in health psychology». The European Health Psychologist, 15(2), 40–47.
 



Nisrine Moubarak, première autrice de cet article, est sage-femme de formation et professeure agrégée à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval. Titulaire d’un doctorat en sciences infirmières, elle s’intéresse principalement à la santé des femmes, à la périnatalité et à la santé cardiovasculaire féminine, notamment aux effets à long terme des complications obstétricales. Ses travaux portent également sur la formation infirmière, l’éducation des patients, le diabète et le développement des compétences dans une perspective globale et interdisciplinaire des soins. Elle est également membre du comité de rédaction de la revue SpiritualitéSanté.
 
Myriam Gauthier, infirmière et professeure agrégée à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval, est titulaire d’un doctorat en sciences infirmières. Ses travaux portent notamment sur la compétence culturellement sécurisante, l’équité dans les soins, la formation infirmière ainsi que l’inclusion et la rétention du personnel infirmier migrant. Elle mobilise des approches participatives, relationnelles et systémiques afin de mieux répondre aux besoins des personnes, des familles et des communautés en situation de vulnérabilité.


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