
Par Marie-Josée Drolet – 15 janvier 2026
Dans un contexte de pressions et de fatigue professionnelle, Marie-Josée Drolet invite à retrouver le sens du soin en s’appuyant sur des valeurs éthiques partagées, véritables leviers d’un travail d’équipe plus solidaire et porteur d’humanité.
Dans un système de santé marqué par de nombreux défis, ce sont souvent les valeurs éthiques partagées qui permettent aux équipes interprofessionnelles — infirmières, médecins, ergothérapeutes, travailleuses sociales, psychologues ou encore intervenantes en soins spirituels — de rester soudées, de donner un sens collectif aux soins et de nourrir une véritable dynamique de collaboration. Pourtant, cette dynamique est sans cesse mise à l’épreuve par des réalités difficiles : coupes budgétaires qui compromettent l’accès et la qualité des soins, modes de gestion des pratiques cliniques qui retirent de l’autonomie professionnelle aux équipes soignantes, imposition d’heures supplémentaires obligatoires à des professionnelles1 parfois fatiguées et souvent surmenées. Ces exemples de situations hautement problématiques sur le plan de l’éthique ne sont malheureusement pas rares dans notre système de santé.
Dans le contexte où toutes ces situations ont des dimensions structurelles, en ceci qu’elles découlent de politiques, de lois, de règlements, de processus organisationnels, voire de systèmes de croyances et d’oppressions (comme l’âgisme ou le racisme) souvent difficiles à combattre, modifier ou déconstruire, comment en tant que professionnelles de la santé, naviguer à travers ces contraintes systémiques et donner un sens à sa pratique professionnelle ? Comment, par-delà ces contraintes structurelles, ne pas perdre sa flamme et garder vivante sa passion pour sa profession ?
La réflexion éthique ici articulée vise, en toute humilité, à proposer quelques pistes de réponse à ce questionnement. Celles-ci prennent appui sur trois sources principales : les recherches empiriques menées par l’autrice, en collaboration avec ses équipes de recherche depuis plus d’une dizaine d’années auprès de centaines de professionnelles, spécialement du domaine de l’ergothérapie (ex. Drolet & Girard, 2020 ; Drolet et al., 2025 ; 2021 ; 2020 ; 2018 ; Renaud et al., 2025) ; des réflexions éthiques contemporaines sur notre époque, le monde de travail et le système de santé du Québec (ex. Baillargeon, 2017 ; Centeno et al., 2020 ; Chênevert, 2020; Han, 2015 ; Gergen, 2000 ; grenier & Bourque, 2018 ; Rosa, 2014) et des cadres éthiques et des modèles de délibération éthique du domaine de la santé (Drolet & Ruest, 2021 ; Fulford, 2004 ; Legault, 2008 ; Swisher et al., 2005).
Il est souhaité que cette réflexion puisse être un baume sur la souffrance parfois vécue au travail, non pas tant celle qui découle de conflits interpersonnels, mais plutôt celle qui découle des absurdités systémiques ou structurelles qui caractérisent parfois nos milieux de travail, incluant ceux en santé. Sans être des panacées, les valeurs éthiques peuvent être des garde-fous précieux contre ces absurdités ainsi que des atouts incontournables pour mieux cerner les dimensions structurelles des pratiques professionnelles et les injonctions paradoxales2 qui caractérisent trop souvent le travail des professionnelles de la santé. Les valeurs sont aussi susceptibles d’insuffler un sens à la pratique et au travail collaboratif, en ramenant les professionnelles à l’essentiel et en procurant un sentiment d’intégrité éthique, en plus de constituer un socle fertile aux relations interpersonnelles à la fois harmonieuses et signifiantes.
La réflexion éthique menée ici comprend deux parties. La première est dédiée au contexte sociétal au sein duquel les professionnelles de la santé évoluent souvent. La seconde discute de la pertinence de baser les pratiques professionnelles sur des valeurs éthiques qui sont porteuses de sens pour eux, leurs collègues, les patients qu’elles accompagnent et leurs proches.
Un contexte marqué par de fortes contraintes
Selon Gergen (2000), « la vie quotidienne est devenue un océan d’exigences » (p. 75). Travailler, faire des heures supplémentaires, s’occuper de ses enfants et/ou de ses petits-enfants, participer aux réunions de parents, aller aux tournois sportifs ou spectacles de danse de ses enfants, prendre soin de ses parents vieillissants, s’occuper de sa nièce handicapée ou de sa tante aînée en perte d’autonomie. La vie contemporaine de maintes professionnelles de la santé rime bien souvent avec plusieurs responsabilités professionnelles auxquelles se cumulent moult obligations familiales, et ce, dans un contexte social qui ne cesse de s’accélérer. Cet « océan d’exigences » peut donner le vertige, engendrer le sentiment que la vie n’est qu’un tourbillon de responsabilités ou encore procurer l’impression qu’il faudrait plus de 24 heures dans une journée pour avoir le sentiment de bien faire les choses et souffler un peu.
Comme l’observe avec justesse Rosa (2014), « dans toutes les sociétés occidentales, les individus souffrent toujours plus du manque de temps et ont le sentiment de devoir courir toujours plus vite, non pas pour atteindre un objectif, mais simplement pour rester sur place » (endos de l’ouvrage). Pour différentes raisons que nous ne développerons pas ici, notre époque contemporaine est en effet liée à un processus d’accélération sociale (une accélération technologique associée à l’accélération du changement social et du rythme de vie) qui engendre différentes formes d’aliénation, c’est-à-dire de déconnexion, notamment par rapport à soi et à autrui (Rosa, 2014).
Cette accélération sociale s’inscrit dans un contexte où la productivité et la performance sont devenues les leitmotivs de plusieurs organisations sociales, incluant celles du système québécois de santé, et où les indicateurs de performance sont les nouvelles matrices quasi incontestables des processus de reddition de compte suivant lesquels il faudrait toujours faire plus, mais avec moins de ressources (Baillargeon, 2017 ; Drolet et al., 2020 ; Grenier & Bourque, 2018). Dans ce contexte où les responsabilités professionnelles et les obligations familiales se cumulent, les exigences de performance et de productivité ne cessent de croître, les redditions de compte sont importantes, les valeurs économiques dominent la vie sociale et où les professionnelles de la santé sont confrontées à des injonctions paradoxales et à des conflits de loyauté (Centeno & Bégin, 2015 ; Centeno et al., 2020), il n’est pas étonnant que le nombre de professionnelles de santé vivent de nos jours un ou même des épisodes d’épuisement professionnel (Chênevert, 2020). Han (2015) qualifie avec raison nos sociétés contemporaines de sociétés de l’épuisement professionnel.
Par ailleurs, ces contraintes ne fragilisent pas seulement les professionnelles individuellement, mais elles pèsent aussi sur la cohésion et la collaboration des équipes de soins. Dans ce contexte, les valeurs éthiques se présentent comme des ressources essentielles.
Les valeurs éthiques : un appui pour la pratique
Si les professionnelles de la santé ont en général peu de pouvoir pour modifier le contexte social actuel ainsi que la manière dont nos organisations de santé sont financées et gérées, les valeurs éthiques peuvent néanmoins être des alliées soutenant leur mieux-être au travail et la qualité des soins prodigués aux patients, en plus de nourrir significativement le vivre-ensemble. Pourquoi ? Parce que les professionnelles ont un certain pouvoir sur les valeurs éthiques au fondement de leur pratique et que ces dernières sont de puissants moteurs à l’action à même de les reconnecter avec leur intériorité et les autres. Comment ? En adoptant une pratique basée sur des valeurs, en se solidarisant en équipe autour de valeurs partagées et en plaidant et revendiquant en équipe au nom de ces celles-ci (voir la Figure 1), ces dernières peuvent soutenir les meilleures pratiques et le mieux-être au travail des équipes interprofessionnelles.

Des principes concrets pour faire vivre les valeurs en équipe
Les valeurs sont des conceptions du souhaitable, voire des idéaux éthiques (Drolet & Ruest, 2021). En tant qu’idéaux éthiques devant fonder et réguler les pratiques professionnelles, il est cependant parfois difficile d’adopter une pratique basée sur des valeurs, en outre parce que les valeurs sont des concepts abstraits difficiles à repérer (Fulford, 2004) et parce que les principes permettant de les actualiser sur le terrain ne sont pas toujours évidents. Le tableau ci-dessous décrit certains principes éthiques qui peuvent soutenir le respect de certaines valeurs éthiques estimées importantes en santé et en bioéthique.
Exemples de principes soutenant le respect de certaines valeurs :
Valeurs
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Quelques principes
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Autonomie décisionnelle
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Informer les patients, leur présenter l’entièreté des choix qui s’offrent à eux et respecter leurs décisions.
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Autonomie fonctionnelle
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Éviter de faire pour les patients et leur offrir des opportunités de réaliser des tâches ou des activités.
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Bienfaisance/non-malfaisance
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Éviter de nuire aux patients et soutenir les pratiques qui favorisent leur santé et leur bien-être.
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Collaboration
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Se concerter avec les autres (patients et proches, collègues, partenaires, etc.) au quotidien.
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Dignité
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Considérer toute personne comme ayant une valeur intrinsèque (en elle-même) et absolue (inaliénable).
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Égalité
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Considérer que toute personne est égale à toute autre et mérite une égale considération et un égal respect.
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Équité/justice
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Prendre en compte la vulnérabilité et les besoins des patients dans la distribution des ressources.
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Respect
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Éviter d’infantiliser les patients et utiliser un langage qui valorise l’identité et le pouvoir d’agir des patients.
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Santé
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Considérer les meilleures pratiques, notamment celles qui sont fondées sur des données probantes pertinentes.
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Sécurité culturelle
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S’assurer que ses approches et ses manières de faire respectent et valorisent l’identité culturelle des patients.
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Le fait de cerner les principes éthiques qui permettent de respecter au quotidien les valeurs qui sont chères aux professionnelles, aux équipes soignantes ainsi qu’aux patients et à leurs proches est une étape soutenant l’adoption d’une pratique basée sur des valeurs. S’il importe d’adopter une pratique basée sur des données probantes, une pratique basée sur des valeurs se révèle un complément nécessaire pour mieux agir au quotidien et insuffler un sens individuel et collectif à sa pratique (Fulford, 2004). Les valeurs permettent également de revenir aux raisons premières (généralement altruistes) qui ont mené les professionnelles à choisir leur profession. Ce faisant, les respecter au quotidien permet d’avoir le sentiment de faire ce qu’on devrait faire et donc d’être dans une posture d’intégrité éthique, voire d’être ce qu’on devrait être en tant que professionnelle et en tant que personne.
Il importe aussi de se solidariser en équipe autour de valeurs partagées pour accompagner au quotidien les patients et leurs proches. Mettre en place des pratiques moins individualistes en travaillant en concertation peut non seulement apporter un soutien moral aux professionnelles, mais également soutenir l’atteinte d’objectifs communs soutenant le mieux-être des patients et de leurs proches.
Cela peut aussi faciliter la défense des droits des patients. En effet, le fait de plaider et de revendiquer en équipe au nom de certaines valeurs peut soutenir la défense des droits des patients, de même que réduire certaines des barrières structurelles qui nuisent au mieux-être au travail des professionnelles et à la qualité des soins prodigués aux patients et leurs proches.
Retrouver le sens ensemble
Pour conclure, les valeurs éthiques ne sont pas seulement une ressource de sens personnel, mais un levier essentiel pour nourrir la collaboration interdisciplinaire et soutenir la dynamique collective du soin. En plus de déconstruire les discours ambiants qui ne valorisent bien souvent que les valeurs économiques ou les indicateurs de performance (plutôt que les indicateurs de santé et de bien-être), les valeurs éthiques se présentent comme des atouts incontournables pour porter un regard critique sur les pratiques sociales et organisationnelles qui nuisent au bien-être et à la santé des patients ou encore à l’accessibilité aux soins et à leur équité ainsi que des ressources inestimables soutenant le vivre-ensemble. Somme toute, une pratique basée sur des valeurs éthiques est non seulement bénéfique aux patients et à leurs proches, mais également aux professionnelles elles-mêmes ainsi que de façon plus large à nos organisations de santé, voire à la société dans son ensemble.
Références
Baillargeon, N. (2017). La santé malade de l’austérité : Sauver le système public… et des vies! M. Éditeur.
Centeno, J., & Bégin, L. (2015). Les loyautés multiples. Mal-être au travail et enjeux éthiques. Nota Bene.
Centeno, J., Bégin, L., & Langlois, L. (2020). Les loyautés multiples. Mal-être au travail et enjeux éthiques, tome 2. Nota Bene.
Chênevert, D. (2020). Dossier Santé – Enquête : L'épuisement des professionnels de la santé au Québec. Revue Gestion. https://www.revuegestion.ca/dossier-sante-enquete-l-epuisement-des-professionnels-de-la-sante-au-quebec
Drolet, M-J., Baril, N., Sauvageau, A., & Renaud, S. (2020). Addressing the Ethical Issues Associated with Fieldwork Education in Occupational Therapy: Results of an Empirical Study Conducted in Quebec. Canadian Journal of Bioethics, 3(1), 119-131.
Drolet, M-J., Gaudet, R., Lord, M-M., Pageau, F., Viscogliosi, C., Cadieux-Genesse, J., & Whiteford, G. (2025). Addressing organisational elder abuse using the Participatory Occupational Justice Framework. Journal of Occupational Science, 32(2), 322-337.
Drolet, M-J., Gaudet, R., & Pinard, C. (2018). Résoudre les enjeux éthiques de la pratique privée : des ergothérapeutes prennent la parole et usent de créativité. Ethica, 22(1), 109-141.
Drolet, M-J., Girard, K., & Gaudet, R. (2021). Les enjeux éthiques de l’enseignement en ergothérapie : des pistes de solutions. Revue canadienne de bioéthique, 4(1), 29-46.
Drolet, M-J., & Girard, K. (2020). Habiliter l’ergothérapeute-chercheur à résoudre les enjeux éthiques de la recherche. Revue canadienne de bioéthique, 3(3), 41–61.
Drolet, M-J., Lalancette, M., & Caty, M-È. (2020). « Brisées par leur travail ! OU Au bout du rouleau » : Réflexion critique sur les modes managériaux en santé. Revue canadienne de bioéthique, 3(1), 103-107.
Drolet, M-J., & Ruest, M. (2021). De l’éthique à l’ergothérapie : un cadre théorique et une méthode pour soutenir la pratique professionnelle. Presses de l’Université du Québec (PUQ).
Gergen, K. (2000). The Saturated Life. Dilemmas of Identity in Contemporary Life. Basic Books.
Grenier, J., & Bourque, M. (2018). Les services sociaux à l'ère managériale. Presses de l’Université Laval.
Han, B-C. (2015). The Burnout Society. Stanford briefs.
Legault, G. A. (2008). Professionnalisme et délibération éthique. Manuel d’aide à la décision responsable. PUQ.
Renaud, S., Bisaillon, L., Baril, N., & Drolet, M. J. (2025). Addressing the ethical issues of school-based occupational therapy practice: Perspectives from Quebec-Canada. Journal of Occupational Therapy, Schools, & Early Intervention, 1–16.
Rosa, H. (2014). Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. La Découverte.
Swisher, L., Arslanian, L., Davis, C. M. (2005). The Realm-Individual Process-Situation (RIPS) Model of Ethical Decision-Making. HPA Resource, 5(3), 1-12.
Notes
1 Le féminin est utilisé dans cet article étant donné que la majorité des personnes qui prodiguent des soins et des services à des patients dans le système de santé du Québec sont des femmes.
2 Vous devez faire plus avec moins. Vous êtes invitées à innover sans toutefois faire d’erreur. Vous devez faire vite et être productives, tout en prodiguant des soins humains et personnalisés. Nous soutenons votre autonomie professionnelle, mais vous devez respecter certaines règles et procédures. Nous vous encourageons à le dire lorsque vous n’êtes pas d’accord ; mais lorsque vous le faites, votre devoir de loyauté est contesté. Nous vous demandons de prioriser une tâche, mais toutes vos tâches doivent être réalisées. Ces situations sont des exemples d’injonctions paradoxales, c’est-à-dire de prescriptions qui se contredisent.
Marie-Josée Drolet est professeure au département d’ergothérapie de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) depuis près de 15 ans. Ergothérapeute et philosophe de formation, ses recherches documentent des dimensions éthiques des pratiques professionnelles, notamment en ergothérapie, et soutiennent le développement de ressources éthiques.