Comprendre l’humain à partir de son expérience vécue | une approche phénoménologique du soin

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Par Simon Lepage-Fournier — 15 janvier 2026

Quand l’écoute est au cœur du soin, elle crée un lieu de rencontre et de compréhension véritable. Simon Lepage-Fournier propose une approche philosophique où accueillir l’autre, c’est d’abord se rendre disponible à son vécu.

 
Adopter une posture d’accueil et de soin, c’est d’abord choisir de se rendre disponible à ce qui se vit chez l’autre. C’est écouter sans vouloir corriger, accompagner sans chercher à expliquer, et laisser émerger le sens à partir du vécu même des personnes rencontrées. Cette attitude demande une attention fine à la subjectivité, une présence à la fois discrète et engagée, et une capacité à suspendre ses propres cadres de référence pour entrer dans le monde de l’autre. Depuis mes débuts dans le milieu de la santé en 2020, j’ai découvert à quel point cette posture pouvait être soutenue par la méthode développée par Amadeo Giorgi, que j’ai utilisée dans ma thèse. Cette approche, enracinée dans la phénoménologie, offre un cadre rigoureux et humain à la fois : elle permet de recueillir et de comprendre les expériences telles qu’elles sont vécues, sans les réduire à des catégories préétablies.
 
Les exemples que je partagerai sont issus de ma pratique en soins spirituels, mais ils trouveront sans doute écho dans d’autres professions. Le défi de ce petit article est de vous présenter la phénoménologie comme une façon de renouveler votre écoute, peu importe votre rôle.
 

La phénoménologie : 4 piliers pour mieux écouter et comprendre

La phénoménologie est un courant philosophique initié par la pensée et les écrits d’Edmund Husserl. Elle s’appuie sur l’expérience directe du sujet.

Amadeo Giorgi1 a développé sa méthode, en partant du postulat que pour comprendre un phénomène, il faut s’approcher du vécu de la personne et explorer ce qu’il représente pour elle. Cette méthode repose sur quatre étapes essentielles :

La description du phénomène : il s’agit de se mettre à l’écoute de nos patients ou usagers, en leur demandant de décrire le plus précisément possible leur expérience. Dans cette phase, l’intervenant cherche à éviter d’interpréter ou d’analyser trop rapidement, il se concentre sur les mots.

L’épochè : cela signifie « mettre entre parenthèses » les préjugés et les connaissances antérieures, afin de se concentrer uniquement sur l’expérience vécue par la personne devant nous.

L’analyse des structures de sens : après avoir écouté le patient, il s’agit d’identifier les éléments récurrents et significatifs dans les expériences racontées, tout en restant fidèle à sa perspective. Cela permet de dégager les significations profondes de ses expériences et d’en dégager des thèmes qui peuvent être utilisés pour affiner l’approche des soins.

La clarification du sens vécu : cette phase consiste à déterminer comment les éléments de l’expérience vécue se rapportent les uns aux autres et à en dégager une compréhension plus générale.
 

5 avantages de la phénoménologie dans la pratique

Afin de mieux répondre à leur mission d’accompagnement des personnes dans leurs questionnements existentiels, leurs doutes, leurs souffrances ou leur quête de sens, la phénoménologie offre plusieurs avantages spécifiques aux intervenants en soins spirituels, que j’ai ici définis, mais que tous peuvent possiblement adapter à leur profession.

1. Compréhension de l’expérience subjective du patient

Cette méthode permet d’accéder à une compréhension fine et respectueuse de l’expérience vécue du patient. Au lieu de supposer ce dont la personne pourrait avoir besoin en fonction de son appartenance religieuse, de son histoire ou de ses apparences, l’intervenant va s’efforcer de saisir ce que la personne ressent, vit et traverse dans son propre contexte spirituel.

2. Accordance avec les valeurs d'empathie et d'écoute

L’un des fondements de l’approche phénoménologique est l’empathie, qui consiste à comprendre l’autre dans ses propres termes. Dans le contexte des soins spirituels, cette capacité d’écoute profonde et de mise en retrait de soi permet à l’intervenant de s’immerger dans l’univers intérieur du patient sans préjugé. Plutôt que de proposer une solution toute faite ou une réponse religieuse générique, l’intervenant se place dans une posture d’écoute active, en mettant l’accent sur l’expérience intérieure de la personne.

3. Favorisation de l’autonomie et de l’expression de soi

Dans un contexte spirituel, les individus peuvent éprouver des difficultés à exprimer leurs besoins intérieurs, notamment en raison de pressions sociales, religieuses ou familiales. La méthode phénoménologique, qui repose sur une écoute active et sans jugement, offre un cadre propice à l’expression libre et authentique de soi. Cela favorise l’autonomie du patient dans son cheminement spirituel et sa propre guérison intérieure.

4. Une approche centrée sur le patient

La phénoménologie met l’accent sur l’unicité de l’expérience. Cette approche évite de réduire la personne à des concepts théoriques, ce qui peut être particulièrement pertinent dans les soins spirituels où les patients peuvent avoir des croyances variées. L’intervenant, en appliquant cette méthode, adopte une posture ouverte, respectueuse et non directive, permettant ainsi de respecter la diversité des parcours spirituels et de ne pas imposer de modèle extérieur.

5. Réflexion continue et ajustement de la pratique

La phénoménologie encourage les intervenants à adopter une attitude réflexive face à leur propre pratique. Cette démarche leur permet de constamment ajuster leur approche et d’affiner leur écoute et leur soutien spirituel, en fonction de l’évolution des besoins du patient.
 

L’importance de l’écoute active et sans jugement : un exemple de cas

Il y a plusieurs mois, je suis appelé à intervenir à l’hôpital pour une situation délicate. Une jeune maman devrait décéder sous peu et l’on m’interpelle pour son conjoint. La dame, sa famille et leur réseau sont des membres très actifs d’une Église qui lie foi et santé, foi et miracles. Au début de mon intervention, l’homme a un discours très religieux et fervent et me dit qu’il veut croire aux miracles comme tous les gens qui l’entourent l’invitent à croire. Je lui réponds, que ce qui m’intéresse c’est comment lui vit la situation, que je ne suis pas là pour lui dire quoi croire. De là, il s’exprime avec clarté. Sa foi le réconforte, mais il se dit lucide sur la situation et comprend les diagnostic et pronostic que le médecin lui a annoncés. Il croit en Dieu, mais a une grande confiance dans la science et la médecine. Il se sent malheureusement coincé par son réseau, parce que selon eux, douter de la guérison, c’est manquer de foi et ainsi nuire à la guérison de sa conjointe. Je peux alors, à partir de ses propos, lui proposer différentes pistes de réflexion. À la fin de l’intervention, l’homme me remercie chaleureusement, il se dit libéré intérieurement.
 

L’importance de l’épochè dans la pratique | un exemple de cas classique

Lundi matin, vous arrivez à votre milieu d’hébergement et trouvez une requête avec quelques mots. « Résident catholique, isolement ». Il serait facile de vous faire un scénario et des hypothèses de plan d’intervention. Après tout, grâce à vos études, vous connaissez bien la foi catholique et votre expérience vous a amené à entendre une multitude de témoignages sur l’isolement. Vous pourriez donc vous armer de tous ces savoirs pour franchir la porte du résident, confiant de savoir les actions à poser. L’épochè vous invite à l’opposé complètement. Vous mettez entre parenthèses tous vos savoirs, parce qu’il y a une multitude de façons de vivre la même religion et une façon unique de vivre et ressentir un phénomène. Vous choisissez donc de laisser vos connaissances et votre expérience à la porte, pour pouvoir offrir toute votre attention au résident devant vous. Celui-ci peut alors nommer « dans ses mots » toutes les nuances de sa spiritualité et la façon qu’il vit son isolement. Ce n’est qu’une fois que vous avez entendu le résident dans son unicité, qu’il devient possible de développer un plan d’intervention signifiant.

La qualité de nos interventions débute par la qualité de notre écoute. Une écoute qui ne doit pas se laisser distraire par nos savoirs ou nos expériences personnelles, que nous aurons pris soin de mettre entre parenthèses pour nous concentrer totalement à la personne devant soi. Par la suite, la qualité de l’intervention se jouera dans l’adéquation entre nos paroles, gestes et rituels et ce que la personne nous aura livré de son vécu et de ses croyances.

L’importance de parfois analyser les structures de sens : un exemple de cas de personne ayant des troubles neurocognitifs majeurs

Il n’est pas toujours pertinent d’analyser les structures de sens, parce que le sens est parfois bien établi par l’usager lui-même ou parce que le discours est trop délirant ou décousu pour pouvoir établir un sens. Cependant, il est parfois intéressant d’analyser les structures de sens de personnes avec des troubles neurocognitifs majeurs2, puisque cette analyse permet de dévoiler quelque chose de profond vécu par l’usager. Dans mon premier emploi comme intervenant en soins spirituels, je reçois une demande pour une nouvelle résidente qui est en unité prothétique, qui s’exprime avec colère et qui vit très difficilement l’adaptation. Arrivé sur place, elle me tient un discours complètement coupé de la réalité : « Je suis la propriétaire, je peux virer tout le monde. Ce qui s’écrit dans le journal, c’est moi qui décide. » Je reviens à mon bureau, dépité. En rédigeant ma note, je constate le thème du contrôle qui se recoupe dans les propos. C’est logique, elle perd tout contrôle sur ses pensées, ses repas, son milieu de vie. J’y retourne donc, en offrant systématiquement des choix : « À quel endroit aimeriez-vous que l’on se rencontre ? J’aimerais que l’on parle de votre vécu dans cet édifice, voulez-vous débuter ou que je commence ? » Cette dynamique d’intervention n’a pas résolu les troubles neurocognitifs de la résidente, mais elle a largement diminué l’agressivité et l’équipe interdisciplinaire l’a reprise au quotidien.
 
En résumé, cette approche propose aux intervenants en soins spirituels un cadre à la fois rigoureux et profondément respectueux du vécu intérieur des personnes accompagnées. Elle invite à une écoute fine et bienveillante, dégagée de tout jugement, où la singularité de chacun peut pleinement se dire et se déployer. En ouvrant un espace de parole et de sens, elle favorise la rencontre entre différentes disciplines du soin — psychologie, travail social, médecine, accompagnement spirituel — autour d’un même horizon : comprendre l’humain à partir de son expérience vécue. Ainsi, cette démarche contribue à tisser des ponts entre les pratiques, en offrant un langage commun fondé sur l’attention, la présence et la reconnaissance de l’autre.

C’est, au fond, une manière d’habiter l’interdisciplinarité : dans une écoute renouvelée, inspirée par la phénoménologie, où chaque regard professionnel devient une porte d’accès au mystère du vécu humain.
 

Notes

1   Né à New York en 1931, Amadeo Giorgi est un psychologue américain reconnu comme l’un des penseurs clés de la psychologie humaniste.

2  Cullifrod, Larry, Spiritual care and psychiatric treatment: an introduction, dans Advances in Psychiatric Treatment, 2002, vol. 8, pp.249-261.
 

Références

​Lepage-fournier, Simon et Pierre-Alexandre Richard, Accompagner la recherche de sens… même dans l’insensé !, publié sur Academia, 2022.
 



Simon Lepage-Fournier est intervenant en soins spirituels. Il travaille au CISSS des Laurentides depuis 2021. Il a complété sa maîtrise en théologie pratique (2009) et sa licence canonique en théologie à l’Université de Montréal, avant de réaliser son doctorat en théologie pratique à l’Université Laval (2019). Engagé socialement, il assume une chronique régulière à Radio VM de 2022 à 2024 et a assuré la présidence du C.A. du Réseau des Églises vertes de 2020 à 2023.


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