L’art de faire équipe | construire l’interdisciplinarité en soins palliatifs

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Par Thomas de Gabory — 15 janvier 2026

Au cœur des soins palliatifs, Dr Thomas de Gabory montre comment la conversation, la confiance et l’amitié permettent de passer d’une simple juxtaposition de disciplines (approche multidisciplinaire) à une véritable unité d’équipe (démarche interdisciplinaire).

 
L’interdisciplinarité est nécessaire en soins palliatifs, car elle permet une meilleure prise en compte de la globalité du patient (Myrhøj, 2023). Les soins palliatifs étant par essence une médecine holistique, visant à prendre soin de la personne humaine dans ses dimensions corporelle, psychologique, sociale et spirituelle, ils nécessitent des expertises multiples (Richard, 2013). Cette globalité ne peut pas être assumée par un seul expert : par exemple, un médecin n’a pas les compétences requises pour prendre soin de toutes les dimensions du patient. Il faut des équipes de soins palliatifs dans lesquelles exercent des médecins, en coopération avec d’autres professionnels tout aussi nécessaires et sans hiérarchie aucune. Dans une équipe de soins palliatifs, chacun est expert en son domaine et l’un n’est pas moins important que l’autre : médecins, infirmiers, préposés aux bénéficiaires, pharmaciens, travailleurs sociaux, psychologues, intervenants en soins spirituels, aumôniers et thérapeutes (physiothérapeutes, ergothérapeutes, musicothérapeutes, art-thérapeutes, zoothérapeutes, aromathérapeutes, etc.). Les bénévoles, dont la présence est primordiale en soins palliatifs, forment une équipe distincte de l’équipe soignante, mais offrent une écoute et une présence qui maintient la vie relationnelle et facilite l’ultime affirmation identitaire du malade aussi bien que l’accompagnement de ses proches.
 
La tentation de toute équipe interdisciplinaire, c’est de basculer dans la multidisciplinarité. La multidisciplinarité — comme la pluridisciplinarité qui lui est semblable — désigne la simple présence de plusieurs disciplines au sein d’une équipe qui travaillent souvent en parallèle, avec des échanges ponctuels et limités. Chaque spécialiste vient donner son avis et intervient de manière isolée : certes, le patient bénéficie d’une prise en charge de plusieurs spécialistes, mais il manque l’intégration des efforts de tous. L’interdisciplinarité, quant à elle, implique un niveau supérieur de coopération, fondé sur une conversation réelle et régulière entre experts. L’équipe interdisciplinaire vise un consensus, pas des compromis, pour que les décisions soient prises ensemble. L’interdisciplinarité vise l’unité (pour ne pas dire l’unanimité) tandis que multidisciplinarité rime avec multiplicité et pluralité.
 
L’interdisciplinarité, ça se travaille ! Elle se construit jour après jour par une conversation fréquente des membres de l’équipe (Vellani, 2022) et un effort constant de chacun pour tendre vers une certaine unité (Thiel, 2020) : unité d’action (par la confiance), unité de vision (par l’espoir) et unité de l’équipe elle-même (par l’amitié).
 

La conversation construit l’interdisciplinarité

Dans les discussions d’équipe, chacun a voix au chapitre ! Pour atteindre l’interdisciplinarité, ces discussions doivent être davantage des conversations que des dialogues. Un dialogue est une succession de prises de parole au cours desquelles chaque membre de l’équipe peut exprimer son point de vue. Libre à ceux qui participent à cette discussion de prendre en compte la parole de l’autre pour nourrir leur propre pensée. Le dialogue permet une mise en commun, mais peut rester stérile si chacun campe sur ses positions. Le dialogue risque parfois de se limiter à des paroles en l’air et sans effet.
 
La conversation est fort différente : elle est un lieu de transformation mutuelle. Elle ne se limite pas à parler ensemble, mais elle nécessite de se laisser affecter par la parole de l’autre, d’accueillir ce que l’autre dit comme parole qui a du poids, qui peut faire évoluer la pensée de chacun, voire ses convictions. La conversation suppose une hospitalité de l’intelligence. Cela suppose un désir partagé de se comprendre et de renoncer à imposer sa propre pensée pour accueillir celle de l’autre comme une contribution précieuse, même (et surtout) si elle dérange. Entrer en conversation, c’est risquer d’être changé. La conversation devient alors un lieu de transformation intérieure et un chemin vers une décision partagée.
 

La confiance pour une unité d’action

Une équipe de soins palliatifs devient interdisciplinaire quand chacun de ses membres cultive la confiance envers les autres. L’interdisciplinarité suppose une culture de la confiance de chacun dans l’expertise de l’autre. Elle permet une unité d’action, c’est-à-dire un agir coordonné et convergent. Sans confiance, l’équipe se fragmente, chacun protège son champ, doute de l’autre, se surinvestit ou se désengage et les actions deviennent désarticulées, voire contradictoires.
 
La confiance est cette vertu qui permet de croire que l’autre agit aussi pour le bien du patient, même s’il pense ou agit différemment de moi. Cela nécessite d’abord d’accepter humblement que je ne sais pas tout et que ma propre expertise, même exercée parfaitement, ne suffit pas. Il faut accepter l’incomplétude de mon propre savoir : mon point de vue est partiel. Sans la compétence de l’autre, mes propres actions sont insuffisantes. Viser l’interdisciplinarité, c’est risquer la confiance dans l’expertise des autres qui se reconnaissent mutuellement compétents, chacun dans son champ propre. Cela suppose un certain lâcher-prise et un renoncement à vouloir tout maîtriser : je n’ai pas besoin de contrôler l’autre, je peux lui faire une place. L’autre travaille selon l’angle de vue de sa propre discipline que je ne connais pas et pour laquelle je n’ai pas été formé : le médecin n’est pas psychologue, l’infirmier n’est pas travailleur social, le musicothérapeute n’est pas intervenant en soins spirituels, le bénévole n’est pas soignant. C’est pour cela que tous sont appelés à œuvrer ensemble, avec le patient au centre des efforts. Cela exige plus qu’une coordination : cela requiert une unité dans l’action, ce que seule la confiance mutuelle rend possible. En soins palliatifs, l’unité d’action ne se décrète pas : elle se construit, pas à pas, dans la confiance tissée entre les membres de l’équipe. Cette unité ne signifie pas que tous pensent la même chose mais qu’ils portent ensemble une même attention au patient, en mobilisant leur diversité comme une richesse, et non comme un obstacle.
 

L’espoir pour une unité de vision

Une équipe de soins palliatifs devient interdisciplinaire quand chacun de ses membres partage le même espoir, celui de soulager le patient et de l’accompagner en vue d’un mieux-être ou d’une meilleure qualité de vie. L’interdisciplinarité suppose une unité de vision, c’est-à-dire une compréhension partagée du pourquoi bien (mieux) soigner et comment bien (mieux) soigner, non seulement sur le plan technique ou symptomatique, mais aussi sur le plan humain, relationnel, éthique et spirituel. C’est une philosophie du soin partagée qui permet à l’équipe de regarder ensemble dans la même direction, même si chacun voit cette direction sous un angle différent.
 
L’interdisciplinarité suppose d’abord une définition commune du soin. Si les conceptions du soin étaient différentes, cela pourrait créer des malentendus au sein de l’équipe. Le soin, particulièrement en soins palliatifs, n’est pas un acte uniquement technique, il est aussi — et peut-être surtout — un acte réalisé dans une relation vivante. La relation est toujours soignante, car elle est déjà un accompagnement de la personne qui souffre. L’accompagnement en lui-même permet aux patients intérieurement mobiles de (re) trouver le (un) sens à leur vie.
 
L’interdisciplinarité suppose ensuite un regard partagé sur l’humanité et sur ses conditions de croissance dans la liberté et le respect. Ce regard fonde la vision partagée de la finalité du soin. Le soin est toujours réalisé en vue d’un mieux-être, si possible d’un bien-être, du patient. En soins palliatifs, le soin vise à soulager les douleurs et les inconforts sans hâter la survenue de la mort, sans la provoquer ni la retarder. Le soin ne cherche pas à tout maîtriser, mais à faire grandir l’humain malgré et au sein de sa vulnérabilité. C’est la culture de l’espoir qui permet de travailler à cette même vision du soin : l’espoir d’être capable, ensemble, de bien (mieux) prendre soin du patient souffrant.
 
Sans espoir, le soin deviendrait une simple gestion de symptômes et l’équipe pourrait basculer dans le fatalisme, la résignation ou le détachement. Chacun pourrait avoir sa propre grille de lecture et le patient deviendrait objet d’interprétations divergentes : « Il faut arrêter », « On n’a plus rien à faire », « Il faut continuer à tout prix ». Il ne s’agit pas d’un faux espoir, comme l’espoir de guérir la maladie, mais plutôt de l’espoir de permettre au patient de vivre le mieux possible sa fin de vie. L’espoir est une disposition professionnelle et humaine qui permet de croire que quelque chose de bon peut encore advenir (une paix, une réconciliation, un moment de beauté ou d’humour). L’espoir est une certitude pour le soignant que le soin garde du sens même si le succès n’en est pas toujours mesurable. L’espoir garde l’équipe active et concertée, tendue vers une ouverture commune à ce qui peut encore se vivre.
 

L’amitié pour une unité d’équipe

Une équipe de soins palliatifs devient interdisciplinaire quand chacun tente de cultiver l’amitié qui l’unit aux autres membres. L’amitié est le ferment de l’unité d’une équipe interdisciplinaire. Le concept d’amitié peut susciter une certaine incompréhension quand il est employé dans un contexte professionnel. Mais l’amitié n’est pas une émotion ressentie pour quelqu’un, elle est plutôt une vertu relationnelle qui dispose à désirer et à vouloir le bien de l’autre : quand il s’agit du bien du collègue voulu pour lui-même, dans la bienveillance et la réciprocité, l’amitié permet de travailler avec lui et non contre lui. L’amitié permet d’aller au-delà de la simple collaboration professionnelle. Elle permet de travailler ensemble dans un climat qui profite à chacun comme aux patients et à leurs proches. C’est par l’amitié qu’une équipe devient une communauté soignante capable de porter ensemble ce que personne ne pourrait porter seul. L’amitié autorise à partager ses difficultés personnelles en s’adressant à l’équipe : « Je ne sais pas », « J’ai peur », « J’ai besoin de vous ». L’unité de l’équipe permet de soutenir ceux qui doutent et ceux qui peinent. Il peut toujours y avoir des tensions ou des conflits dans l’équipe, mais l’amitié désamorce les rivalités professionnelles. Elle autorise les désaccords et facilite la conversation. Elle est source d’une joie discrète, mais réelle dans le travail partagé. Au contraire, l’inimitié (et la dissension qui en découle) détruit l’efficacité de l’humanité et rend aveugle aux petits miracles quotidiens qui naissent de l’accompagnement des personnes. En ce sens, la recréation continue de l’amitié entre chacun dans l’équipe, pourrait être un devoir constant pour les soignants afin de maximiser la retombée des efforts de chacun. L’amitié rend les soins plus fertiles.
 
L’interdisciplinarité est nécessaire en soins palliatifs, car elle permet une approche globale de la prise en soin des patients et de leur entourage. Mais l’interdisciplinarité ne va pas de soi et n’est jamais acquise définitivement. Une équipe de soins palliatifs doit essayer de tendre toujours un peu plus vers l’interdisciplinarité. Celle-ci se construit notamment au cours des conversations régulières des membres de l’équipe qui peuvent être formelles (par exemple au cours de réunions ou de tables rondes) ou informelles (au hasard des couloirs ou des salles de repos). Pour que ces conversations soient constructives et fructueuses, il est heureux que chaque membre de l’équipe joue le jeu de l’interdisciplinarité. Un effort vertueux de chacun peut faciliter ces conversations et pourrait même, peut-être, les rendre agréables ! Faire confiance aux compétences de tous les membres de l’équipe, c’est accepter que le travail des autres est nécessaire pour une prise en soin holistique des patients. Cultiver l’espoir d’être capable, en équipe, de rendre les patients plus confortables et de les accompagner au mieux, c’est leur donner la possibilité de vivre une fin de vie apaisée et digne dans le lâcher-prise et l’acceptation. Participer au renforcement des liens amicaux dans l’équipe, c’est rendre le travail plus facile et joyeux, ce qui est toujours au bénéfice des patients et de leurs proches. C’est au fur et à mesure des discussions, par les conversations, que chacun des membres de l’équipe s’exerce à l’acquisition de ces vertus qui facilitent la construction de l’interdisciplinarité. Celle-ci est un état d’esprit (elle serait donc spirituelle) dynamique (en mouvement), car toujours en cours d’acquisition. Cultiver en équipe la confiance, l’espoir et l’amitié, c’est aussi ouvrir aux patients la possibilité de vivre une fin de vie plus apaisée dans la confiance, l’espoir et l’amour.
 

Références

Myrhøj, C.B., Viftrup, D.T., Jarden, M. et al., Interdisciplinary collaboration in serious illness conversations in patients with multiple myeloma and caregivers – a qualitative study. BMC Palliative Care 22, 93 (2023).

Richard, M.-S., « Développer l’interdisciplinarité » Soigner la relation en fin de vie - Familles, malades, soignants, Dunod, 119-138 (2013).

Thiel, M., Harden, K., Brazier, L.J., Marks, A., and Smith, M., Improving the interdisciplinary clinical education of a palliative care program through quality improvement initiatives, Palliative Medicine Reports 1:1, 270–279 (2020).

Vellani, S., Green, E., Kulasegaram, P. et al., Interdisciplinary staff perceptions of advance care planning in long-term care homes - a qualitative study. BMC Palliative Care 21, 127 (2022).
 



Dr Thomas de Gabory, dominicain, médecin en soins palliatifs à l’Hôpital général juif de Montréal, enseignant clinicien à l’Université McGill, philosophe, théologien, titulaire de la chaire de recherche en éthique, soins et spiritualité au Centre dominicain d’éthique et de vie spirituelle (CDEVS), membre associé du Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique Hannah Arendt (LIPHA).
 


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