
Par Caroline Maltais – 15 janvier 2026
Entre clinique et quête de sens, Caroline Maltais explore comment la collaboration interdisciplinaire ouvre la voie à une formation plus humaine et attentive à la dimension spirituelle du soin.
L’être humain est un être fondamentalement complexe, porteur de dimensions multiples — biologiques, psychologiques, sociales, culturelles et spirituelles — qui s’entrelacent pour former une identité unique. Dans le domaine de la santé, cette compréhension globale de la personne constitue le fondement d’une pratique humaniste et centrée sur la personne. Soigner ne se limite pas à traiter un corps malade : c’est aussi reconnaître la personne dans toute sa richesse, ses vulnérabilités, ses croyances, ses relations et son histoire.
Par sa nature intime, subjective et parfois difficile à cerner, la dimension spirituelle soulève des enjeux particuliers, tant sur le plan de sa reconnaissance que de son accompagnement. Pourtant, en période de vulnérabilité, de maladie ou de fin de vie, elle peut jouer un rôle essentiel dans le vécu de la personne soignée. Ce texte propose une réflexion sur la manière dont l’interdisciplinarité peut être mobilisée pour intégrer adéquatement la dimension spirituelle dans l’accompagnement des personnes soignées.
La question du sens et le récit de soi
L’expérience spirituelle est ici envisagée comme une quête de sens, souvent éveillée par des situations de vulnérabilité, de maladie ou de transformation personnelle. Le philosophe Jean Grondin explique, dans son ouvrage Du sens de la vie publié en 2003, que le sens de la vie est notamment une direction, un mouvement qui a une signification que l’on peut comprendre. Dans cette façon de comprendre le sens de la vie, deux aspects méritent qu’on s’y attarde : le sens directionnel et le sens signifiant. Le sens directionnel, c’est l’idée que la vie suit un chemin, de la naissance à la mort. C’est la manière dont une personne voit son parcours de vie. Quand on est malade ou qu’on souffre, cette perception peut être bouleversée. Le sens signifiant, lui, concerne ce que la vie veut dire pour chacun. C’est ici que la spiritualité entre souvent en jeu, à travers les croyances, les espoirs, les peurs ou les grandes aspirations.
Par ailleurs, le philosophe Paul Ricœur souligne l’importance du récit de soi comme moyen pour la personne de donner sens à son existence, en reliant ses expériences de vie. Celui-ci met en lumière la capacité humaine à se raconter, à tisser le fil de sa propre histoire pour en dégager du sens (Ricœur, 1990). À travers cette narration, la personne cherche à comprendre son existence, à relier les événements marquants, les ruptures, les espoirs et les épreuves dans une trame cohérente. Le récit de soi devient un outil puissant pour reconstruire du sens, négocier les transitions et trouver une forme de paix intérieure. La personne peut alors faire le lien entre ce qu’elle vit et ce qu’elle comprend de sa vie.
Cette perspective philosophique enrichit la compréhension de la spiritualité en soins et permet de mieux situer l’expérience spirituelle dans une approche interdisciplinaire. Dans ce cadre, chaque professionnel, selon son rôle et sa posture, peut contribuer à accueillir la parole de l’autre, à soutenir ses questionnements profonds et à accompagner sa quête de sens avec sensibilité et respect.
Former à la spiritualité en interdisciplinarité… un projet pilote
Tout comme la profession infirmière, la discipline infirmière reconnaît l’importance de considérer la personne dans sa globalité, incluant sa dimension spirituelle, comme l’ont souligné des théoriciennes telles que Jean Watson, Lisa Burkhardt et Nancy Hogan. Cette approche holistique place la spiritualité au cœur du soin, en tant qu’élément essentiel du bien-être global de la personne soignée.
Or, un écart persiste entre les intentions théoriques et la réalité clinique. En effet, l’intégration de la spiritualité dans les soins infirmiers représente un défi multidimensionnel. Bien qu’elle soit reconnue comme une composante essentielle du soin global, cette dimension demeure souvent marginalisée dans la pratique quotidienne. En effet, certains contextes, comme les soins palliatifs, accordent une attention particulière à la dimension spirituelle de la personne soignée. Toutefois, qu’en est-il dans des milieux tels que les soins chirurgicaux, ou encore dans des contextes marqués par une grande diversité culturelle ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce décalage. D’une part, les professionnels de la santé peuvent éprouver une certaine gêne ou un manque de repères lorsqu’il s’agit d’aborder les questions spirituelles avec la personne soignée. D’autre part, la diversité des croyances et des expériences spirituelles rend complexe l’adoption d’une approche uniforme et respectueuse. De plus, le besoin de formation exprimé par les infirmières et infirmiers, tel que documenté par Martinez et Legault (2016), témoigne d’un désir de mieux comprendre et intégrer cette dimension dans leur pratique.
En cohérence avec ces constats, une collaboration entre la Faculté de théologie et sciences religieuses et la Faculté de sciences infirmières de l’Université Laval a permis de mettre en place une démarche de formation innovante comprenant la planification, l’élaboration et la mise en œuvre d’ateliers sur la thématique de la spiritualité. Cette formation, dispensée au cours de l’année académique 2024-2025, s’adressait à des personnes étudiantes inscrites au programme de baccalauréat en sciences infirmières (cheminement initial).
Reposant sur une pédagogie active et réflexive, les ateliers invitaient à explorer la spiritualité à travers des mises en situation, des échanges en groupe et des apports théoriques issus à la fois des sciences infirmières et des sciences religieuses. Cette approche visait non seulement à démystifier la spiritualité en contexte de soins, mais aussi à développer des compétences relationnelles essentielles telles que l’écoute, l’empathie et le respect de la diversité.
Les ateliers avaient pour objectif de sensibiliser les personnes étudiantes à la richesse et à la complexité de l’expérience spirituelle, tant du point de vue de la personne soignante que de celle soignée. Ils visaient également à outiller les futurs professionnels afin qu’ils soient en mesure de reconnaître, d’accueillir et d’accompagner les expériences spirituelles vécues par les personnes soignées, quels que soient leurs croyances ou leurs repères personnels.
Réalisés dans le cadre du stage en chirurgie, les ateliers étaient répartis en trois temps distincts : avant, pendant et après l’expérience en milieu de soins. Cette alternance entre la maison d’enseignement et le terrain favorise un va-et-vient enrichissant entre la théorie et la pratique. Les personnes étudiantes pouvaient ainsi expérimenter rapidement les apprentissages acquis dans le contexte réel des soins, puis partager leurs expériences et leurs réflexions avec leurs collègues lors des ateliers. Ce dispositif a permis de soutenir le développement de compétences relationnelles tout en renforçant la collaboration et la réflexion critique.
Le premier atelier visait à définir les contours de l’expérience spirituelle et à permettre aux personnes étudiantes de se familiariser avec ses différentes dimensions. Il proposait de clarifier le rapport entre expérience spirituelle et expérience religieuse, tout en ouvrant un espace de réflexion sur la manière dont ces expériences peuvent se manifester dans le contexte clinique. L’objectif était de favoriser une compréhension nuancée de la spiritualité, en lien avec les réalités vécues par les personnes soignées et les professionnels de la santé.
Le deuxième atelier offrait un espace de partage et d’analyse du vécu des personnes étudiantes en milieu de soins, en lien avec l’expérience spirituelle. Les moments de retour visaient à renforcer les compétences relationnelles et réflexives des personnes étudiantes, tout en consolidant leur capacité à intervenir avec sensibilité et discernement dans des situations où la spiritualité est présente. Cet atelier permettait également d’explorer les conditions d’accueil de l’expérience spirituelle, de discuter des outils pour réaliser une histoire de vie spirituelle, de clarifier les rôles des intervenants dans un contexte interdisciplinaire, et de distinguer l’accompagnement spirituel de l’intervention thérapeutique.
Enfin, le troisième atelier explorait le concept de spiritualité selon différentes théoriciennes-infirmières permettant ainsi de discuter de l’apport des théories infirmières pour la pratique professionnelle en lien avec l’expérience spirituelle de la personne soignée.
Après une première année d’expérimentation, l’importance d’aborder cette thématique dans les programmes de formation des professionnels de la santé, selon une approche interdisciplinaire, apparaît de manière assez évidente.
L’approche interdisciplinaire… une voie à suivre
En effet, ce projet de formation a mis en évidence l’importance de déployer une approche interdisciplinaire selon deux axes complémentaires : d’une part, dans la conception et la dispensation de la formation auprès des personnes étudiantes ; d’autre part, dans la pratique clinique quotidienne, où la collaboration entre les différents professionnels de la santé devient essentielle pour répondre aux besoins complexes des personnes soignées.
Dans la conception du projet, la collaboration entre personnes issues de disciplines et de milieux professionnels variés a favorisé une compréhension plus fine des perspectives et des enjeux propres à chacun. Cette diversité de points de vue a enrichi les échanges et permis de mieux saisir les nuances qui traversent certaines thématiques sensibles, notamment celle du rapport entre spiritualité et religion.
Les discussions ont mis en lumière la pluralité des façons dont ce rapport peut être vécu et interprété. En effet, selon les contextes culturels, professionnels ou personnels, la spiritualité peut être étroitement liée à la religion, s’en distinguer clairement, ou encore se situer dans un entre-deux. Reconnaître cette diversité a été essentiel pour éviter les généralisations et pour construire une approche respectueuse des expériences individuelles.
Cette réflexion collective a conduit à l’élaboration du contenu du premier atelier consacré à l’exploration de l’expérience spirituelle et de l’expérience religieuse, en mettant en évidence les distinctions, les recoupements et les nuances nécessaires. L’objectif était de fournir aux futurs professionnels de la santé des repères clairs pour mieux comprendre et accompagner les personnes soignées dans leur vécu spirituel, sans imposer de cadre interprétatif unique.
Au moment de dispenser la formation, la collaboration entre les personnes impliquées dans le projet, notamment lors de l’animation des ateliers, a permis d’offrir aux personnes étudiantes une richesse d’expertises complémentaires. Cette diversité a favorisé une ouverture d’esprit et une compréhension nuancée de l’expérience spirituelle vécue par les personnes soignées.
Grâce à l’apport de ces personnes, issues de différents horizons, les ateliers ont pu aborder la dimension spirituelle avec sensibilité et profondeur. Les échanges ont permis de déconstruire certaines idées préconçues et de mettre en lumière les multiples façons dont la spiritualité peut se manifester, indépendamment ou en lien avec la religion.
En milieu de soins, l’interdisciplinarité constitue une ressource incontournable pour accompagner les personnes soignées dans leur parcours, particulièrement lorsqu’ils sont confrontés à des enjeux de sens liés à la maladie, à la fin de vie ou à des transformations identitaires profondes. L’approche narrative, dans ce contexte, prend une dimension thérapeutique et spirituelle : elle permet au patient de verbaliser son vécu, ses émotions et ses questionnements existentiels dans un espace sécurisant et respectueux.
Cette démarche ne peut être portée par un seul groupe de professionnels. Elle exige une collaboration étroite entre les membres de l’équipe interdisciplinaire — infirmiers, médecins, psychologues, intervenants en soins spirituels, travailleurs sociaux, etc. — chacun apportant une perspective complémentaire pour accueillir et soutenir le récit de la personne soignée. Cette pluralité de regards permet d’éviter une réduction de l’expérience à une seule dimension (médicale, psychologique ou religieuse), et favorise une approche globale, centrée sur la personne.
L’interdisciplinarité devient ainsi bien plus qu’un mode de fonctionnement : elle incarne une posture clinique et éthique, essentielle pour offrir des soins humanistes, sensibles et adaptés à la complexité des trajectoires de vie des personnes soignées.
L’intégration d’une formation portant sur la spiritualité dans le cadre d’un stage dans le secteur de la chirurgie met en lumière une réalité souvent négligée : les questions de sens ne surgissent pas uniquement en fin de vie. De nombreuses expériences liées à la santé — hospitalisation, douleur, incertitude, perte de capacités — peuvent susciter des interrogations profondes sur l’existence. Il devient donc essentiel de préparer les futurs professionnels à reconnaître et accompagner cette dimension de l’être humain, afin de favoriser une approche globale et humaine du soin.
L’un des leviers fondamentaux pour mettre en œuvre ce type de formation est sans conteste l’interdisciplinarité. Dans un système de santé en constante transformation, où les séjours hospitaliers sont de plus en plus courts, le temps consacré à la relation soignante — pourtant indispensable à l’accompagnement spirituel — se trouve limité. Ce constat nous invite à mobiliser toutes les ressources disponibles, à favoriser la collaboration entre disciplines, et à repenser les pratiques de formation pour qu’elles permettent aux personnes soignantes d’être pleinement présentes à la personne soignée, dans toutes les dimensions de son vécu.
Références
Burkhardt, M. A., & Hogan, M. E. (2020). Spiritual care in nursing practice. In S. J. Peterson & T. S. Bredow (Eds.), Middle range theories: Application to nursing research and practice (5th ed.). Wolters Kluwer.
Grondin, J. (2003). Du sens de la vie. Bellarmin.
Martinez, A. M., & Legault, A. (2016). Description des conceptions de la spiritualité et des perceptions du rôle de l’infirmière chez les étudiantes en sciences infirmières quant à la prise en compte de la dimension spirituelle du patient. Recherche en soins infirmiers, (127), 91–103.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.
St-Germain, D. (2024). Pourquoi et comment rendre visible l’humanisation des soins infirmiers par le Caring. Pour la clinique, pour la gestion et pour la personne soignée. Éditions JFD.
Caroline Maltais est diplômée en sciences infirmières et en droit. Elle prépare actuellement une thèse de doctorat portant sur l’autonomie de la personne dans le contexte du consentement aux soins. S’inspirant des travaux de Paul Ricœur, elle utilise une approche herméneutique pour conceptualiser la dimension relationnelle de l’autonomie de la personne. Après avoir œuvré pendant près d’une quinzaine d’années dans le milieu clinique en soins postopératoires, elle s’est tournée vers l’enseignement universitaire. Au cours des dernières années, elle s’est intéressée plus spécifiquement aux différentes dimensions de la relation soignante.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Guy Jobin, professeur titulaire, Johanne Lessard, chargée d’enseignement, et Nancy Gamache, conseillère en développement des affaires et de la formation, tous trois de la Faculté de théologie et de sciences religieuses. Leur engagement, leur ouverture et leur générosité ont été des piliers dans la réalisation de ce projet. Je remercie également mes collègues de la Faculté des sciences infirmières : Jean-François Giguère, professeur adjoint, Nisrine Moubarak, professeure adjointe, Daphnée St-Germain, professeure titulaire, et Nicolas Vonarx, professeur titulaire. Leur précieuse collaboration, leur enthousiasme et leur rigueur ont grandement contribué au succès de cette belle aventure. À titre personnel, je suis profondément reconnaissante d’avoir pu partager cette expérience avec des personnes aussi engagées et inspirantes. Leur confiance et leur soutien ont enrichi non seulement le projet, mais aussi mon propre parcours professionnel.