
Par Elsy Descoteaux et Hugues Vaillancourt – Mai 2026
À travers cinq grandes théories éthiques, cet article propose une lecture de l’aide médicale à mourir qui met en lumière la complexité morale de ce soin. Il montre que, loin d’offrir une réponse unique, l’éthique ouvre plutôt un espace de réflexion nuancée, entre dignité, autonomie, prudence et délibération collective.
Depuis un peu plus d’une décennie, au Québec, des personnes répondant à certains critères précis peuvent accéder à l’aide médicale à mourir (AMM). Ce soin est disponible dans un contexte de maladie grave et incurable, par l’administration d’une médication visant à entraîner le décès de l’usager dans des délais brefs et sans souffrance. Le personnel médical qui s’implique dans ce soin bénéficie de formation spécifique et de guides de pratique à cet effet. Il n’en demeure pas moins que certains professionnels peuvent ressentir un malaise face à cette pratique, car ils sont habituellement tenus d’agir plutôt dans le sens de la sauvegarde de la vie de l’usager. Ainsi, l’accès à l’AMM dans les soins de santé peut sembler contradictoire au regard de valeurs traditionnelles de la médecine. Nous souhaitons donc nous pencher sur quelques théories éthiques et héritages philosophiques pouvant permettre d’évaluer la moralité de ce soin posé par les professionnels de la santé.
Point de vue de cinq théories éthiques
L’éthique de la vertu
L’une des théories éthiques les plus anciennes remonte à la Grèce antique et repose sur la philosophie d’Aristote. Il s’agit de l’éthique de la vertu. Cette approche met l’accent sur la sagesse pratique, c’est-à-dire une sagesse acquise par l’expérience ainsi que la recherche du juste milieu. Selon Aristote, une personne vertueuse agit avec modération, évitant aussi bien l’excès que le défaut. Par exemple, le courage constitue une vertu parce qu’il se situe entre la témérité et la lâcheté. Chaque situation exige donc un jugement prudent, guidé par l’expérience, afin d’orienter l’individu vers une action moralement juste. Par cette pratique constante et renouvelée, un individu tend progressivement vers la vertu et ainsi vers le bonheur.
Il est tout de même délicat d’appliquer la théorie de la vertu d’Aristote à l’AMM. En effet, cette pratique est très récente alors qu’Aristote a vécu il y a plus de deux millénaires. Cependant, nous pouvons tenter une interprétation contemporaine de son éthique, en nous demandant ce qu’Aristote en dirait aujourd’hui. À travers le rôle du médecin et le cadre légal, ainsi que la qualité morale de l’acte, nous pouvons stipuler que l’AMM serait moralement acceptable selon l’éthique de la vertu, et ce, dans la mesure où elle s’inscrit dans une démarche empreinte de prudence et qui préserve le caractère exceptionnel de ce soin. Le soulagement des souffrances d’un usager peut être perçu comme un acte de compassion à son égard. Ainsi, ce qui est jugé n’est pas tant l’acte en soi, mais plutôt la capacité du médecin à faire preuve de certaines vertus face à la situation, grâce à un exercice prudent, sensible et raisonné.
Le déontologisme kantien
Une deuxième théorie éthique qui a grandement marqué l’histoire de la philosophie morale est celle du déontologisme. Elle a été développée par Kant lors du 18e siècle. Le déontologisme est caractérisé par le respect du devoir et de la loi morale, laquelle est fondée sur des principes universels, c’est-à-dire des principes qui valent pour tout le monde, en tout lieu, et respectant la dignité humaine. Selon Kant, une action est donc morale si elle peut être universalisée et si elle respecte la dignité humaine, en traitant chaque personne comme une fin en soi et jamais simplement comme un moyen. Ainsi, certaines règles morales, comme l’interdiction de mentir, doivent être respectées indépendamment des conséquences qu’elles entraînent.
Si l’on applique cette théorie à l’AMM, elle serait possiblement très critique, voire opposée, à l’endroit de ce soin. En effet, provoquer volontairement la mort d’une personne peut être interprété comme une violation du devoir fondamental de respect de la vie humaine et de la dignité intrinsèque à l’humanité. Cela dit, une certaine interprétation de cette théorie pourrait être plus nuancée du fait que l’AMM n’est administrée que selon des balises établies préalablement (les critères d’admissibilité) et qu’elle repose sur le respect de l’autonomie de l’usager.
L’utilitarisme
Une troisième théorie éthique qui nous inspire encore aujourd’hui est celle de l’utilitarisme de John Stuart Mill. Cette théorie semble être la plus factuelle, car elle juge une action morale en tenant compte des conséquences de cette action. Ainsi, la meilleure action est celle qui produit le plus grand bien pour le plus grand nombre et qui réduit les souffrances. Cette théorie s’appuie sur des critères concrets reliés au bien-être et à la qualité de vie.
Dans cette perspective, l’AMM est largement justifiée, puisqu’elle met fin à des souffrances jugées insupportables, tant pour l’usager que pour son entourage. La mort provoquée peut entraîner une diminution globale de la souffrance et favoriser un certain apaisement chez les proches comparativement à une longue déchéance ou agonie vers une mort naturelle. De plus, l’AMM est considérée comme efficace d’un point de vue collectif, par le fait même qu’elle permet de libérer des ressources humaines et matérielles pour aider d’autres usagers ayant des chances de guérison.
L’éthique minimale
Une quatrième théorie est celle de l’éthique minimale du philosophe français Ruwen Ogien. Le principe central de cette théorie est celui de la non-nuisance, c’est-à-dire d’éviter d’intervenir dans les affaires d’autrui à moins qu’il y ait un tort ou un préjudice évident. L’intervention de l’État dans des domaines qui relèvent de la vie privée est donc mal vue, car celui-ci devrait rester neutre face aux conceptions particulières du bien qu’a chaque individu. L’absence de nuisance pour autrui et le respect de la liberté individuelle sont alors les seuls critères pour juger de la moralité d’une action.
On peut comprendre, si l’on applique cette théorie éthique à l’AMM, qu’elle est très favorable à ce soin. En effet, ce soin trouve sa légitimité morale dans le fait qu’elle s’inscrit dans la liberté individuelle de disposer de son propre corps et dans l’accord libre d’un prestataire qui accepterait de dispenser ce soin. Empêcher une personne de mettre fin à ses souffrances reviendrait à lui imposer une conception particulière du bien, ce qui irait à l’encontre de la neutralité morale que l’État devrait préserver.
L’éthique de la discussion
Enfin, une cinquième et dernière théorie éthique est celle de l’éthique de la discussion de Jurgen Habermas, un philosophe contemporain, d’ailleurs décédé tout récemment en mars 2026, à l’âge de 96 ans. Sa théorie soutient qu’une norme morale est valide si elle peut être acceptée par tous à l’issue d’une discussion rationnelle, libre et sans contrainte. Ainsi, des bases de délibération doivent être rencontrées pour juger si une norme est morale. De cette façon, Habermas défend une vision de la démocratie délibérative où chacun peut participer aux prises de décision grâce à une délibération équitable entre les citoyens.
Nous savons bien que l’AMM n’a pas été adoptée du jour au lendemain sans aucune réflexion. En effet, son adoption découle d’une proposition formulée par le Collège des médecins du Québec (CMQ) en 2008, à laquelle est venu se joindre l’appui de plusieurs patients. De nombreux débats, des consultations citoyennes et des commissions parlementaires ont permis à la loi de voir le jour. Celle-ci peut être modifiée à la suite de l’évolution des pensées, mais pour le moment, nous avons une loi solide garantissant l’accès à un soin selon certains critères. La loi découle donc d’un consensus social réfléchi sur quelques mois, voire quelques années. Pour cette raison, la théorie éthique de la discussion d’Habermas se prononcerait en faveur de ce soin, car il a été légiféré à la suite d’une discussion délibérative et démocratique.
On peut également ajouter que l’éthique de la discussion pourrait se faire lors de l’administration du soin. En effet, l’ensemble des parties prenantes concerné par ce soin serait en mesure de faire entendre leur voix et le soin découlerait d’un processus inclusif de délibération. Or, cet aspect peut se révéler plus controversé, car plusieurs usagers et prestataires pourraient voir dans cette approche une ingérence injustifiée dans l’expression d’un consentement au soin qui repose selon la norme légale québécoise exclusivement entre l’usager et son professionnel. Pourtant, compte tenu de la nature particulière de l’AMM, il pourrait s’agir d’une approche favorisant une meilleure prise en compte des implications morales des personnes qui gravitent autour d’une demande d’AMM : les autres soignants, les proches, etc.
Discussion
En résumé, les théories éthiques nommées ci-haut semblent toutes aller dans le sens de l’AMM, à l’exception du déontologisme. Certaines ont néanmoins des conditions particulières, telles que l’éthique de la vertu, ayant comme condition la prudence, et l’éthique de la discussion, ayant comme condition un processus de délibération équitable et démocratique. Alors que les éthiques utilitariste et minimale seraient, quant à elles, en faveur de l’AMM puisque ce soin va dans le sens de la liberté de l’individu à définir sa conception du bien-être et de sa qualité de vie.
Faudrait-il alors en conclure que l’éthique en tant que champ disciplinaire penche davantage en faveur de l’AMM qu’en défaveur ? Pas nécessairement. La variété des conceptions théoriques de l’éthique conduit plutôt à apprécier la complexité de l’acte de juger du caractère moral d’une action. Faire une analyse éthique intellectuellement honnête et responsable par rapport à un geste comme l’AMM, c’est de devoir tenter de considérer et d’intégrer dans son raisonnement l’ensemble de ces conceptions théoriques plutôt que de prendre parti pour l’une d’elles. En évaluant le caractère approprié de l’AMM pour un patient spécifique, il semble davantage plausible que la réflexion sera la meilleure si l’on tient compte de principes comme la dignité, la liberté individuelle, la prudence, la non-nuisance, la participation collective, que si l’on ne s’attarde qu’à un seul de ces principes. Rappelons d’ailleurs que nous avons choisi seulement 5 théories dans le cadre de cet article, et qu’il en existe d’autres (éthique du care, éthique narrative, etc.).
Il n’en demeure pas moins que nous avons beaucoup élaboré sur l’AMM en général et sur ce que les théories éthiques auraient mentionné sur ce soin. Or, un aspect que nous avons occulté demeure la perspective du soignant à l’égard de l’AMM. Bien sûr, tous les soignants ne pensent pas de la même manière tout comme les philosophes auxquels nous avons fait référence. C’est pourquoi l’éthique peut être extrêmement variée de même que ses réponses puisque les perspectives auxquelles adhèrent chaque être humain sont variées.
Le domaine de la santé s’inscrit dans un contexte particulier, car les individus sont au centre de toute action posée par les professionnels. Ils peuvent avoir des besoins multiples, des croyances, un héritage culturel, bref une histoire unique. Cependant, les usagers ne demeurent pas les seuls à s’inscrire dans une histoire, les soignants aussi. Puis, c’est ici que l’éthique cherche à apporter aux soignants une certaine sensibilité en apportant des façons de faire et des façons de voir différentes lorsque les soignants vivent des situations difficiles. L’aide médicale à mourir fait ses débuts dans le domaine de la santé au Québec et il est normal pour certains soignants de vouloir s’arrêter et se poser les bonnes questions. Les services en éthique et en spiritualité peuvent donner un sens, voire plusieurs sens, à des réactions communes. Les principes éthiques et valeurs auxquels nous adhérons se retrouvent parfois ébranlés par des avancées nouvelles ou par des changements de perspective. Or, c’est tout à fait normal de ressentir un malaise face à ses changements et de souhaiter comprendre davantage nos ressentis. Dans cette perspective, l’exercice fait plus tôt peut permettre d’y voir plus clair. En effet, devant cinq théories assez divergentes, il demeure essentiel de comprendre que l’éthique n’a pas qu’une seule réponse à donner. De plus, cette réponse peut varier tout dépendant où l’on se situe dans le monde et à quel moment. La pratique des professionnels de la santé peut clairement avoir un impact sur qui ils sont et ce qu’ils veulent faire. Avoir les moyens, grâce à des outils conceptuels et à des théories éthiques, de comprendre ces impacts peut, dès lors, aider le professionnel dans sa pratique à fournir le meilleur soin à l’usager.
En définitive, la LCSFV et l’encadrement de l’AMM qui y est fait démontrent bien comment les différentes conceptions théoriques de l’éthique y trouvent leur compte. En ce sens, l’AMM est un compromis moral complexe entre plusieurs visions morales. Cependant, cet équilibre demeure fragile. Certains enjeux de la pratique de l’AMM emmènent potentiellement à perturber cet équilibre. Il n’y a qu’à penser aux DAAMM depuis octobre 2024 qui changent l’équilibre entre la dignité humaine (principe au cœur du déontologisme), la liberté individuelle (utilitarisme) et la contribution de tiers de confiance (éthique de la discussion). Il en sera de même si l’AMM s’étend aux troubles mentaux comme seul motif de demande ou encore à la situation de mineurs atteints de maladies graves.
Elsy Descoteaux est actuellement candidate à la maîtrise en éthique appliquée à l’Université Laval et termine son parcours avec le stage au Bureau d’éthique appliquée du CHU de Québec, supervisée par Hugues Vaillancourt et Geneviève Desgagné. Elle est également titulaire d’un baccalauréat en philosophie et possède une grande expérience professionnelle en soins préhospitaliers d’urgence à la répartition et la prise d’appels d’urgence, tâches qu’elle accomplit depuis maintenant sept ans.
Hugues Vaillancourt est conseiller en éthique au Bureau d’éthique appliquée (BÉA) du CHU de Québec — Université Laval. Il est également chargé de cours en bioéthique à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke. Il est membre de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ) depuis 2011 et s’implique en siégeant au Conseil de discipline de cet ordre professionnel depuis 2023.
Remerciements
Anthony Fillion, stagiaire en éthique appliquée, programme de baccalauréat en nutrition (UL).