L’accompagnement spirituel en contexte d’aide médicale à mourir

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Par Mylène Boisvert – Avril 2026

Et si la demande d’aide médicale à mourir était parfois une autre manière d’exprimer la souffrance de vivre ? Cet article montre que cette demande cache souvent une souffrance plus profonde (fatigue, perte de sens, quête de dignité), que l’accompagnement spirituel aide à éclairer et à traverser. Il met en valeur le rôle du dialogue, du discernement et des rituels dans cette étape de vie.

L’aide médicale à mourir a fait son apparition dans les milieux de soins depuis plus d’une quinzaine d’années. Considérée d’un point de vue législatif comme étant un soin, toute demande faite par un usager doit être entendue et prise en compte par les professionnels de la santé. Ce choix fait par l’usager implique de se mettre en direction de la dernière étape de vie, celle de la mort. L’intervenant en soins spirituel peut être invité à intervenir auprès de la personne pour diverses raisons : besoin de cheminer, de parler de la mort, souhait pour un rituel adapté en fin de vie, soutien à la famille, etc. L’article qui suit se veut un partage d’expérience, une incursion dans le quotidien de l’ISS travaillant en milieu hospitalier, de son rôle auprès des usagers demandant l’AMM, des interventions et de notre perception de leurs impacts sur les usagers et leurs proches. Pour chaque cas présenté, les noms ont été changés afin de respecter la confidentialité des usagers et de leurs proches.
 

La mort comme solution

L’expertise de l’ISS, qui est celle d’accompagner le sens dans les épreuves de vie, lui permet d’ouvrir un espace de discernement des désirs réels de la personne, le sens donné à l’AMM par rapport à la condition dans laquelle cette personne se trouve. L’être humain voit la vie, interprète ses expériences à travers le filtre de ses propres expériences et ressentis. Pour une personne qui demande l’AMM, qu’est-ce que cela signifie pour elle ? Quelle est sa perception de cet acte ? La lourdeur des épreuves de vie ou la perte d’espoir amènent parfois la personne à voir la mort et l’AMM comme la seule solution. L’exercice de discernement, accompagné par l’ISS, permet alors de mettre un éclairage sur les réels enjeux d’une situation complexe. En voici 2 exemples : 
 

Fatigue de vivre

Une dame est hospitalisée en même temps que son époux qui, lui, est Alzheimer. Madame a chuté, tandis que son époux a tenté de la rattraper et est alors lui aussi tombé au sol. Ils habitent ensemble dans une résidence pour personnes autonomes. L’infirmière fait appel à l’ISS, car la dame exprime fréquemment du découragement et pleure beaucoup. Pendant l’échange, elle finit par dire : « Je pense que je vais demander qu’on ait l’AMM en même temps, mon mari et moi. Comme ça, on va partir en même temps ». Pourtant, aucun des deux n’est médicalement en fin de vie. Après avoir exploré le sujet avec elle, le chemin de discernement a permis de mettre en lumière plusieurs enjeux liés à une fatigue de vivre : sentiment d’inutilité, épuisement à force de s’occuper de son mari Alzheimer et dépendant, sentiment d’être arrivée au bout de son chemin, incompréhension sur la volonté de Dieu de la maintenir encore dans la vie alors qu’elle a l’impression d’avoir si peu à offrir. Ainsi, l’espace d’accompagnement, au fil des semaines, a ouvert une voie intérieure chez madame vers la Vie qui y réside encore, vers un appui pour garder espoir pour continuer le temps qui lui reste.
 

Vouloir « la piqure »

L’ISS arrive au chevet d’une femme qui dit d’emblée « vouloir en finir » et « demander la piqure ». En explorant son vécu, il appert que Mme vit de l’irritation vis-à-vis de sa voisine au-dessus de chez elle, qui fait du bruit, et elle ne veut plus vivre chez elle. Lorsque la question est posée : « Si vous déménagiez, souhaiteriez-vous encore mourir ? » La dame répond que non. Après une plus longue exploration de ce vécu, la demande d’AMM était plutôt un désir de retrouver de la paix dans son quotidien.
 

Entendre la souffrance

Ces deux exemples ont permis d’illustrer en partie comment l’AMM peut être perçue comme une voie pour se sortir d’une souffrance, d’un épuisement ; quand la Vie semble se faire plus rare, quand la lourdeur du quotidien semble prendre toute la place. Le rôle de l’ISS est d’accompagner la personne à creuser les raisons de cette volonté de mourir, et de tenter de guider sur des chemins intérieurs où la vie existe encore. Outre ce type d’expérience, l’ISS accompagne également des personnes qui demandent l’AMM dans des contextes de maladies graves causant de la douleur, une progression rapide de la diminution de l’état de santé ou encore avec des pronostics réservés.
 

Le désir de mourir dans la dignité

Le concept de dignité est omniprésent quand on parle de la mort, surtout de la mort en contexte d’AMM. Mais encore une fois, chaque personne a sa propre définition, ses propres critères de ce qu’est la dignité. Voici 3 exemples où ce terme de dignité a émergé dans le discours de l’usager accompagné, et où l’accompagnement de l’ISS a ouvert un chemin vers le sens donné à cette dignité, mais aussi à la mort :
 

Être au bout de son chemin

Mme Morin est une femme de 97 ans qui a été initialement rencontrée par l’ISS alors qu’elle était encore avec des soins actifs et en processus pour se faire relocaliser en CHSLD. Cette dernière avait vécu une perte d’autonomie importante dans les derniers mois, mais s’était stabilisée. Le jour prévu pour son admission en CHSLD, Mme va mal, fait de la température, perd des forces. Elle reste donc à l’hôpital, et la précarité de son état fait en sorte qu’elle prend la décision de recevoir des soins de confort. Quelques semaines s’écoulent, son état se stabilise, malgré de nombreuses comorbidités et des douleurs au quotidien. La dame demande alors l’AMM. Devant la constance de la demande au fil des jours, il devient clair pour l’ISS et l’équipe multidisciplinaire que la demande est réfléchie et qu’elle comprend bien les impacts de ce choix de soin.

Les rencontres de l’ISS avec Mme ont mis en lumière une femme qui se dit satisfaite de sa vie, qui se dit rendue au bout de son chemin. L’ISS passe des moments avec elle et ses filles, où sont ouverts des sujets tels des souvenirs de sa vie, sa vision de la mort, etc. Le fait que les filles de la dame soient témoins de l’accompagnement, témoins du bien-être de leur mère face à sa vie et à sa décision de mourir, adoucit leur cheminement vers un deuil que l’on ne vit qu’une seule fois : celui de sa mère. Ainsi, dans le cas de Mme Morin, l’accompagnement ne s’est pas résumé uniquement à Mme, mais également aux proches, qui verbalisaient avec l’ISS leur vécu, leurs questionnements face au deuil, à leur présence aux côtés de leur mère, etc. Quelques jours avant l’AMM, le sujet est abordé sur comment elle souhaite vivre ses derniers moments. C’est avec le sourire et de l’enthousiasme que Mme partage sa passion pour la musique, une pièce en particulier d’Alexandra Stréliski, et de son désir de s’éteindre entourée de cette musicalité et de ses filles. Le rituel a ici été une coconstruction avec la personne même qui allait mourir.
 

La vie est belle

Mme Pedme est admise pour insuffisance veineuse importante, entre autres. Elle a des douleurs au quotidien et des difficultés à se mobiliser. Mme a accepté de rencontrer l’ISS à la suite d’une demande d’AMM. Les rencontres avec cette dame ont servi à explorer sa vision de la vie, de la mort, à retracer les moments significatifs de sa vie. Elle nomme clairement un désir de « mourir dans la dignité », qui signifiait pour elle de ne plus être dépendante du personnel de soin, en raison de ses multiples problèmes et son incapacité à se mobiliser seule. Mme se raconte à l’ISS, trouve dans cet espace relationnel un véhicule pour explorer ce qui a fait sens dans sa vie. Quand l’ISS lui demande : quel est l’apprentissage qu’elle a fait dans cette vie ? Mme Pedme répond sans hésitation et avec un immense sourire « la vie est belle ». Ainsi, une part de cette dignité pour elle était aussi le fait de mourir alors qu’elle rit encore, se raconte, et qu’elle trouve encore que la vie est belle. Pour elle, mourir dans la dignité, c’est mourir dans la Vie. Et c’est exactement ce qui s’est produit : Mme est décédée en riant, en présence de ses enfants et de l’ISS, en musicalité (musique choisie par elle, lorsque questionnée sur ses volontés de fin de vie). Une des chansons choisies ? C’est beau la vie de Jean Ferrat.
 

L’urgence de dire

Un homme est admis à l’hôpital dans une condition très précaire, avec une fin de vie présumée à quelques mois. Après 2 jours d’hospitalisation et l’annonce d’un pronostic sombre, cet homme choisit de demander l’AMM, qui est planifiée pour 2 jours plus tard. L’ISS est interpellé afin d’intervenir auprès des filles de M., qui ont montré de l’intérêt à le rencontrer à la suite d’une présentation du service. Une de ses filles se retrouvait avec un dilemme relationnel : doit-elle dire ou non à son père, qui a été alcoolique une bonne partie de sa vie, les blessures qu’elle porte en regard de cette situation ? À force de discussion, d’accompagnement sur le sens de cette question, il en a émergé qu’elle souhaitait connaitre les raisons des choix de son père. L’accompagnement a permis ici d’offrir à cette femme une certaine légitimité de son vécu et un cadre pour pouvoir verbaliser son vécu à son père en ce temps de vie.
 

Ceux qui restent

Le dernier récit montre comment la mort peut avoir cette puissance de faire émerger des vérités, des blessures, qui seraient restées enfouies à l’intérieur de l’être si elle ne se présentait pas devant soi. Par contre, l’AMM, dans ce cas-ci, annoncée à 2 jours d’avis, a fait surgir chez cette femme un sentiment d’urgence à adresser son vécu et ses questions à son père. Des questions se posent ici, auxquelles je n’ai pas encore de réponses : quels impacts a l’AMM sur le processus de deuil ? Comment notre corps, notre monde émotif, réagit-il face à ce sentiment d’urgence, lorsqu’il s’immisce ?

Ainsi, l’AMM peut ouvrir cette voie, celle de choisir comment et quand la personne va mourir. Pour la personne malade, cette possibilité de choisir laisse supposer une fin parfois plus douce ; à travers l’épreuve de la maladie, de la douleur, de l’épuisement, ce choix donne un sentiment de prise de contrôle sur cette étape de vie si imprévisible et complexe. Les proches, quant à eux, sont amenés à vivre l’attente d’une mort annoncée à une heure précise, à naviguer les émotions qui peuvent émerger face à la décision de mourir d’un être cher. Le rôle de l’ISS, tel qu’illustré dans les nombreux exemples, en est un d’abord de discernement et d’exploration du vécu et des désirs de la personne, tout autant que pour les proches. Plus encore, le geste symbolique et le rituel servent de catalyseurs de sens et permettent de marquer ce temps de vie et de se relier dans l’épreuve. Finalement, l’ISS insuffle, à chaque pas de cette démarche, dans chacun de ses accompagnements, de la douceur, afin de faciliter cette épreuve de vie charnière.
 




Mylène Boisvert est intervenante en soins spirituels pour le CHU de Québec-Université Laval depuis 2023, après avoir complété le DESS en accompagnement spirituel en milieu de santé. Auparavant, elle a effectué un baccalauréat et une maîtrise en psychosociologie, qu’elle a terminée en 2017. Ayant cumulé de nombreuses expériences en lien avec les rituels et les rites de passage, elle se passionne pour cette pratique depuis son entrée comme intervenante en soins spirituels.


Commentaires



 

Voir les commentaires (2)
22 mai 2026

Comme il convient d'écouter longuement et sans préjugés les personnes qui demandent l'aide M à mourir, et la famille aussi,

Par Agathe Brodeur
21 mai 2026

Merci Mylène pour ta très belle et pertinente réflexion.

Je me permets d’ajouter une dimension qui passe trop souvent inaperçue : l’injonction sociale du « mourir dans la dignité ». Il suffit de lire le dossier spécial consacré par La Presse au sujet pour la voir émerger.

En lisant les divers articles qu’on y trouve, m'est revenue à l’esprit une publicité qui ne date pas d’hier mais qui semble plus d’actualité que jamais. »

On y voyait deux vedettes de la télé québécoise, déguisées en vieil ordinateur humanoïde, avoir un dialogue on ne peut plus intéressant :

— « Je suis un Serpurarien, disait le premier. J’ai des problèmes de mémoire. Avant, j’étais performant, mais maintenant, j’ai des problèmes de mémoire. »

— « Pas de problème! répliquait l'autre. Tous les vieux produits électroniques peuvent être recyclés. Si on t’apportait à un point de dépôt, tu pourrais devenir le tout nouveau gadget techno! »

— « Oh, merci! Ça pourrait enfin donner un nouveau sens à ma vie! »

Quel lien avec l’aide médicale à mourir. telle qu’on la présente trop souvent dans la sphère médiatique ? Réponse: La mise en récit de l’obsolescence humaine.

À première vue, ce sketch porte à sourire. C’est l’objectif. Aujourd’hui, tout doit être drôle, même le recyclage. Or, quand on y pense un instant, on se rend compte que sa mise en scène met en évidence quelque chose qui en dit long sur notre société. Un personnage mi-humain, mi-machine soupire qu’il était jadis « performant », mais qu’il ne vaut plus rien. Il bug, hésite, puis admet avec dépit ses troubles de mémoire.

Heureusement, son comparse, visiblement pas encore tout à fait HS, introduit la seule solution possible : le recyclage. Merveilleux. « Ça pourrait donner un nouveau sens à ma vie », répond l’autre.

On remarque qu’un objet est valorisé tant qu’il est performant et utile. Une fois qu’il ne l’est plus, il devient un « Serpuarien » qu’il faut recycler. Même sur le ton de l’humour, la logique est brutale. Elle révèle un rapport au monde où la valeur se voit conditionnelle à l’utilité. On reconnaît ici une structure classique de la société de consommation : perte de fonction → perte de valeur → solution technique → restauration du sens.

Comme ISS, moi aussi je constate tous les jours cet implacable glissement vers l’humain. « Je ne sers plus à rien », « J’ai perdu mes capacités », « Je ne veux pas être un poids ». On dirait qu’aujourd’hui, le malade a complètement intériorisé sa propre obsolescence…sauf que, pour lui, le recyclage est impossible. Comment ne pas y voir la lutte entre une anthropologie de la dignité et une autre de l’utilité?

Parlant de lutte, le mot agonie permet justement d’éclairer ce déplacement. Issu du grec ἀγών, il signifie « combat ». L’agonie n’est donc pas un état à éviter, mais une lutte à mener, à traverser. Or, notre manière contemporaine de penser la maladie et la vieillesse tend à désactiver cette perspective. Quant à la fin de vie, notre société la perçois trop souvent comme un échec du soin, un moment inutile et coûteux dont il faudrait, par souci de dignité, éviter qu’elle se prolonge inutilement.

Dans ce contexte, l’AMM apparaît comme une solution globalement cohérente car elle permet de contourner, en toute légitimité, un certain acte de mourir jugé « inutile », « indigne » ou « dégradant ». Il est facile de reconnaître que cette vision repose sur une conception de la dignité étroitement liée à l’autonomie. Tant que la personne est en mesure de choisir elle-même « sa trajectoire de soin », sa dignité semble préservée.

En pratique, toutefois, cette posture idéale est loin de faire l’économie d’une souffrance spirituelle trop souvent présente derrière la démarche. Trop souvent - et tu l’exprimes clairement - le langage adopté par ceux qui choisissent l’AMM exprime la perte de valeur et la disqualification de soi. Comment peut-il en être autrement dans une société qui valorise à ce point la performance, l’indépendance, la jeunesse et le plein contrôle de sa destinée ? Rend-t-elle seulement encore possible, cette société, d’assumer sa propre vulnérabilité jusqu’au bout ?

Pas surprenant, dans ces conditions, que la personne malade/fin de vie n’arrive plus à percevoir la légitimité de sa place dans l’ordre social.

Partant de là, comment s’étonner qu’une forme de logique de l’obsolescence humaine se soit graduellement frayé un chemin au coeur de « l’offre et de la demande » ?

Cela ne signifie pas, pour autant, que toutes les demandes soient moralement problématiques. Loin s’en faut! Certaines personnes vivent une souffrance telle que poursuivre la lutte devient tout simplement impensable. Pour elles, choisir la mort est une délivrance qui se place au-dessus de tout soupçon.

Cela dit, dans le contexte particulier qui est le nôtre - celui où un nombre aussi élevé de Québécois·es ont recours à cette ultime option - il est permis de se demander si ce phénomène préoccupant s’expliquerait réellement, comme on le laisse souvent entendre, par la seule facilité d’accès. Ne serions-nous pas aussi confrontés à une manière de fuir un autre type de « souffrance intolérable » : Être désormais considéré comme un « Serpuarien » par la société qu’on a habitée et servie…

Au bout de ce cul-de-sac, heureusement, il a parfois l’ISS ; porteur de présence, de reconnaissance et de valeur, d’un moment d’apaisement et de discernement où peut se laisser entrevoir ce qu’il y a de plus vrai en nous : notre humanité.

Encore merci pour ta réflexion.

Martin Vaillancourt
ISS au CISSSCA.

Par Martin Vaillancourt

Dernière révision du contenu : le 19 mai 2026

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