
Par Roxanne Losier et Philippe Laperle – Mai 2026
Et si le deuil après une aide médicale à mourir était traversé d’émotions à la fois opposées ? Cet article montre qu’il s’agit d’une expérience complexe, marquée par des paradoxes et des vécus singuliers. Il souligne l’importance d’un accompagnement qui aide à donner du sens et à accueillir ces tensions.
Bien que la décision d’avoir recours ou non à l’aide médicale à mourir (AMM) repose uniquement sur la volonté de la personne qui en fait la demande, cette personne est bien souvent entourée de plusieurs proches qui l’accompagnent dans sa trajectoire de fin de vie et composent avec les conséquences d’une telle décision. Il est d’ailleurs généralement estimé qu’une personne décédée laissera dans le deuil d’un à cinq (Shear, 2012), voire dix (Antonucci et al., 2004) proches, d’où la nécessité de s’intéresser au vécu de cet entourage. Plus encore, la demande d’AMM s’intègre à une histoire relationnelle préétablie qui rend unique chaque expérience de fin de vie et de deuil (Ummel, 2020). Les soignants ou professionnels de la santé peuvent occuper divers rôles dans cette histoire relationnelle et ont ainsi le potentiel d’influencer l’expérience des proches endeuillés. Le présent article vise donc à aider le personnel de la santé dans leur travail d’accompagnement et de co-construction de l’histoire de deuil de ceux qui survivent à l’AMM, et ce, en offrant quelques repères et pistes d’intervention.
Quelques particularités du deuil à la suite d’une AMM
Les recherches sur le deuil en contexte d’AMM montrent qu’il s’agit d’une expérience unique et nuancée, ce « soin » de fin de vie pouvant à la fois soutenir le processus de deuil ou en complexifier le déroulement. Cette diversité d’expériences est de plus en plus documentée dans les écrits scientifiques, notamment dans la revue de la littérature de Yan et collaborateurs (2023).
Le paradoxe du temps
La diversité de deuils en contexte d’AMM s’explique en partie par la présence d’expériences paradoxales vécues par les proches (Frolic et al., 2024). Autrement dit, un même aspect de l’expérience peut susciter des émotions qui, à la fois, soutiennent le processus de deuil et lui nuisent. Les personnes endeuillées peuvent ainsi osciller entre ces sentiments paradoxaux ou les vivre simultanément (Frolic et al., 2024 ; Lamothe & Soulières, 2023; Laperle et al., 2024). Le rapport au temps constitue l’un des principaux facteurs à l’origine de ces expériences paradoxales en contexte d’AMM (Crnich-Côté et al., 2023). Plusieurs études montrent notamment que le temps peut être perçu à la fois comme un cadeau et comme un fardeau par les proches (Beuthin et al., 2022 ; Frolic et al., 2024 ; Laperle et al., 2024). D’une part, le temps peut être vécu comme un cadeau, puisqu’il permet de se préparer à la perte, de dire au revoir et d’anticiper la fin des souffrances de l’être cher. D’autre part, il peut aussi être ressenti comme un fardeau lorsqu’il alimente une appréhension intense de la mort ou qu’il est perçu comme prolongeant une période de détresse. Les éléments à l’origine de ces expériences temporelles paradoxales varient d’une personne à l’autre, et celui présenté ici (cadeau versus fardeau) ne constitue qu’un exemple. Ces éléments ont toutefois en commun de susciter des émotions conflictuelles chez les personnes endeuillées. Le repérage de ces émotions conflictuelles peut ainsi représenter un point de départ pertinent pour identifier les situations augmentant le risque de deuil prolongé.
Les empreintes laissées par la perte
Pour Laperle et collaborateurs (2022, 2024), le deuil en contexte d’AMM se caractérise également par les empreintes psychologiques, ou traces mentales, laissées par le décès de l’être cher chez les proches. Certaines de ces empreintes renvoient au sentiment d’être en synchronie, ou au contraire en asynchronie, avec la personne en fin de vie. Autrement dit, la personne endeuillée peut avoir l’impression d’avoir intégré la réalité de la perte au même rythme que l’être cher, ou à un rythme différent. En contexte d’AMM, le sentiment de synchronie peut être présent lorsque la perte est vécue via la sensation que tout est arrivé à point. L’asynchronie, quant à elle, pourrait être vécue lorsque l’AMM est perçue comme étant survenue trop rapidement, ne laissant pas le temps de se préparer ou de dire au revoir, ou encore lorsque l’appréhension de la mort s’installe. Cette expérience d’asynchronie pourrait être source de souffrance chez l’entourage endeuillé. Précisons que l’AMM peut laisser d’autres formes de traces mentales et celles-ci sont abordées ailleurs par Laperle et collaborateurs (2022, 2024).
La ritualisation
Une autre particularité récurrente dans la littérature sur le deuil en contexte d’AMM concerne les caractéristiques des rituels entourant la mort. L’AMM tend à transformer les pratiques de fin de vie, en favorisant l’émergence de nouveaux rituels ou en contribuant à reconfigurer ceux déjà existants. En effet, les rituels entourant l’AMM sont définis principalement par la personne qui va trépasser (Crnich-Côté et al., 2023), et peuvent se dérouler avant le décès de celle-ci (Beuthin et al., 2022). Ces rituels peuvent contribuer à humaniser et à singulariser chaque expérience de fin de vie. Ils offrent pour certains proches un moment favorisant l’intégration de l’éventuel décès de leur être cher (Beuthin et al., 2022 ; Dumont, 2023). Cependant, les rituels peuvent également être vécus difficilement par les proches lorsque les modalités choisies ne correspondent pas à leurs valeurs ou à leurs besoins. Les proches se retrouvent ainsi parfois contraints de demeurer dans l’ombre afin de respecter les « dernières volontés » de leur être cher, et ce, peu importe les conséquences que celles-ci peuvent avoir, sur eux et leur deuil (Beuthin et al., 2022 ; Crnich-Côté et al., 2023).
Accompagner les personnes endeuillées : pistes d’intervention et réflexions cliniques
Un processus de reconstruction de sens
La perte d’un être cher vient souvent ébranler la manière dont une personne comprend sa propre histoire. Cette « histoire de vie » renvoie aux sens attribués à son existence qui permettent d’organiser ses expériences, de se définir et d’orienter ses actions et ses relations (Neimeyer et al., 2010). L’individu est alors amené à s’engager dans un processus de reconstruction de sens afin de composer avec cet ébranlement. Intégrer la perte de l’être cher dans ses narratifs antérieurs et de manière cohérente avec ses valeurs est une façon de reconstruire le sens (Neimeyer et al., 2010). Par exemple, dans le contexte d’un deuil vécu à la suite d’une AMM, une personne endeuillée peut se souvenir que son proche accordait une grande importance à l’autonomie et à la dignité dans sa vie quotidienne. En inscrivant la décision de recourir à l’AMM dans cette continuité de valeurs, la personne endeuillée peut percevoir ce choix comme un acte cohérent avec la manière dont la personne défunte a choisi de vivre. Par ailleurs, une autre façon de reconstruire le sens pourrait être de s’ajuster en réorganisant, en approfondissant ou en élargissant les croyances et le récit de soi afin d’intégrer la réalité de la perte (Neimeyer et al., 2010). Par exemple, une personne pourrait être ébranlée dans ses croyances religieuses en raison du recours à l’AMM de son proche. Pour reconstruire le sens, elle pourrait réorganiser ses croyances en acceptant que cette option ne fasse pas partie de ses convictions religieuses, tout en reconnaissant l’importance du respect de l’autonomie et de la dignité de la personne décédée.
Dans cette optique, la reconstruction de sens peut s’appuyer sur l’exploration de la spiritualité de la personne endeuillée (Neimeyer et al., 2010). En revisitant son rapport à l’immatériel et au plus grand que soi, l’endeuillé peut élaborer une interprétation de la perte qui s’inscrit dans sa vision du monde et qui confère une signification et une valeur à la vie et au décès de la personne défunte. Dans ce contexte, l’accompagnement spirituel soutient ce processus en offrant un espace pour explorer les croyances sur la fin de vie, la mort, l’après-mort ou encore les valeurs, favorisant l’émergence d’un sens qui permettra potentiellement la coexistence de l’AMM et des croyances que cette pratique peut heurter.
N’oublions pas non plus que le rituel est un véhicule intéressant pour aider à ce travail du sens, puisqu’il soutient la symbolisation. Ainsi, aider à penser et développer des rituels personnalisés et négociés avec les familles (lorsque possible), avant comme après le décès, demeure une intervention pertinente. Rappelons que chaque deuil est unique, et l’accompagnement dans la reconstruction du sens consiste à soutenir la personne endeuillée dans sa propre exploration, à son rythme, sans tenter d’imposer une interprétation ou un sens prédéfini.
La réconciliation de paradoxes
Les expériences paradoxales peuvent également être abordées dans l’accompagnement de la personne endeuillée. Ces expériences se travaillent notamment par l’introduction d’une troisième notion ayant une fonction réconciliatrice au sein du paradoxe vécu. En d’autres termes, l’expérience d’émotions conflictuelles peut être comprise et intégrée en créant un pont entre ces émotions à l’aide d’un sens ou d’une valeur tierce, permettant ainsi de dépasser leur apparente opposition. En prenant l’exemple du paradoxe du temps vécu à la fois comme un cadeau et comme un fardeau, il est possible de créer un pont entre ces expériences en introduisant la notion de responsabilité. Cette notion permet de relier deux vécus en apparence opposés. D’une part, la personne endeuillée peut, par exemple, se sentir choyée et privilégiée d’avoir la responsabilité d’accompagner l’être cher dans les derniers moments de sa vie et d’avoir été choisie pour participer aux préparatifs de fin de vie, ce qui confère au temps une valeur de cadeau. Toutefois, il est possible que cette responsabilité s’accompagne également d’une forte pression, liée à la peur de l’erreur ou à un désir que tout se déroule conformément aux volontés du proche, générant ainsi une anxiété importante et conférant au temps vécu une valeur de fardeau. Ainsi, la notion de responsabilité permet ici de donner un sens commun à des expériences temporelles conflictuelles.
Une démarche réflexive pour se détacher d’un discours polarisé
Accompagner la personne endeuillée à prendre conscience de ses discours internes sur l’AMM constitue une autre avenue d’intervention pertinente. L’identification de pensées automatiques ou de préjugés face à l’AMM peut aider la personne endeuillée à mieux comprendre son deuil et les émotions vécues. À un niveau plus large, réfléchir à l’influence des discours des communautés auxquelles la personne appartient, ainsi qu’aux discours véhiculés par les médias, permet potentiellement de situer l’origine de certains jugements ou croyances. Enfin, encourager la personne endeuillée à développer et exprimer sa propre position sur l’AMM permet d’offrir un espace pour se détacher des discours polarisés et construire un sens personnalisé. Dans ce contexte, il devient particulièrement important que les professionnels de la santé puissent créer un environnement sécuritaire, ouvert et bienveillant. La création d’un tel environnement repose notamment sur une démarche réflexive dans laquelle le personnel soignant doit s’engager afin de prendre conscience de ses propres valeurs et croyances à l’égard de la mort, du deuil et de l’AMM, et ce, afin de mieux comprendre la manière dont elles peuvent colorer l’accompagnement proposé. En favorisant un espace d’écoute où l’expérience des proches endeuillés est accueillie dans toute sa complexité, les personnes intervenantes contribuent à soutenir un processus de deuil respectueux, nuancé et adapté aux besoins singuliers de chacun. Chose certaine, la stigmatisation entourant l’AMM ne facilite en rien le processus de deuil et peut, au contraire, en complexifier le vécu (Dumont, 2023 ; Yan et al., 2023).
Et qu’en est-il du vécu des professionnels de la santé ?
Plusieurs études menées auprès de familles endeuillées à la suite d’une AMM mettent en évidence l’importance centrale de l’accompagnement offert par l’équipe soignante tout au long du processus, de la première mention de l’AMM jusqu’au deuil (Crnich-Côté et al., 2023 ; Dumont, 2023 ; Lamothe & Soulières, 2023, Serota et al., 2024). Cet accompagnement a ainsi des effets sur les proches endeuillés, mais il soulève également des enjeux quant au vécu émotionnel des membres de l’équipe soignante qui y prennent part. L’étude de Winters et collaborateurs (2025), portant sur l’investissement émotionnel des professionnels de la santé en contexte d’AMM, trace un tableau nuancé d’expériences émotionnelles complexes et d’ambivalences. Des émotions telles que la gratitude de pouvoir être témoin de moments de profonde vulnérabilité au sein d’une famille peuvent coexister avec l’impuissance et la fatigue liées à la charge affective de l’accompagnement. Cette coexistence de ressentis renvoie à la complexité du travail de soutien en contexte d’AMM et aux répercussions possibles sur les personnes intervenantes.
Dans ces circonstances, la mise en place de stratégie pour prendre soin de soi doit être une priorité. À titre d’exemple, plusieurs professionnels composent avec la charge affective associée à leur travail en s’accordant des moments de réflexivité (Winters et al., 2025). Ces moments sont décrits comme étant une opportunité de faire un bilan de leur état, de méditer ou encore de se questionner sur les défis moraux vécus. Par ailleurs, le soutien entre collègues occupe une place centrale dans l’expérience du personnel de la santé impliqué dans les AMM (Serota et al., 2024 ; Yazdan et al., 2023). Tenir des séances de compte rendu (debriefing) semble aussi avoir un impact positif sur la cohésion et la connexion entre les membres de l’équipe soignante (Yazdan et al., 2023).
Bien que l’intervention en contexte d’AMM comporte certaines particularités, notamment en ce qui concerne les expériences paradoxales, les traces mentales laissées par le défunt, la reconfiguration des rituels et des enjeux relationnels et sociaux, il est important de souligner qu’elle ne nécessite pas de repenser fondamentalement l’accompagnement des personnes endeuillées. L’AMM constitue un facteur parmi d’autres venant moduler et singulariser l’expérience de la perte, au même titre que plusieurs autres facteurs, tels que le lien d’attachement, la trajectoire de proche aidance, les caractéristiques de la maladie de la personne défunte ou encore le soutien social disponible. Ainsi, l’AMM peut occuper une place variable dans l’expérience de deuil d’une personne, sans en être nécessairement le facteur central. L’accompagnement doit donc s’inscrire dans une continuité des pratiques existantes, en demeurant sensible aux spécificités du contexte de fin de vie, sans pour autant réduire l’expérience du deuil à cette unique dimension.
L’élargissement des critères de l’AMM transforme progressivement notre rapport à la mort, tout comme nos repères et nos connaissances en matière d’accompagnement (Laperle & Girard, 2023). Ces évolutions invitent les professionnels de la santé à ajuster leurs pratiques afin de demeurer attentifs aux enjeux émergents. Cette constante nouveauté conduit parfois en terrain inconnu, suscitant de l’incertitude et pouvant freiner l’intervention. Toutefois, il importe de rappeler que ce qui est nouveau et déstabilisant pour les intervenants l’est tout autant, sinon plus, pour les personnes endeuillées. Dans ce contexte, faire preuve de courage clinique ne signifie pas d’avoir toutes les réponses, mais d’oser rester présent, d’explorer ces nouveaux contextes aux côtés des proches et de cheminer avec eux dans cet espace encore peu balisé. C’est précisément dans cette posture d’ouverture et de coexploration que l’accompagnement peut continuer à se déployer de manière humaine, sensible et authentique.
Références
Antonucci, T., Akiyama, H., & Takahashi, K. (2004). Attachment and close relationships across the life span. Attachment & Human Development, 6(4), 353-370. https://doi.org/10.1080/1461673042000303136
Beuthin, R., Bruce, A., Thompson, M., Andersen, A. E. (Betty), & Lundy, S. (2022). Experiences of grief-bereavement after a medically assisted death in Canada: Bringing death to life. Death Studies, 46(8), 1982-1991. https://doi.org/10.1080/07481187.2021.1876790
Crnich-Côté, T., Allard, É., & Marcoux, I. (2023). Deuil et aide médicale à mourir: Exploration narrative de l’expérience d’enfants d’âge adulte. Frontières, 34(1). https://doi.org/10.7202/1107627ar
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Lamothe, G., & Soulières, M. (2023). Quand l’aide médicale à mourir s’invite en fin de vie: Une recherche qualitative sur la perspective des proches. Frontières, 34(1). https://doi.org/10.7202/1107626ar
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Yan, H., Bytautas, J., Isenberg, S. R., Kaplan, A., Hashemi, N., Kornberg, M., & Hendrickson, T. (2023). Grief and bereavement of family and friends around medical assistance in dying: Scoping review. BMJ Supportive & Palliative Care, 13(4), 414-428. https://doi.org/10.1136/spcare-2022-003715
Yazdan, R., Corey, K., Messer, S. J., Kim, E. H., Roberts, K. E., Selwyn, P. A., & Weinberger, A. H. (2023). Hospital-Based Interventions to Address Provider Grief: A Narrative Review. Journal of Pain and Symptom Management, 66(1), e85-e107.
Roxanne Losier poursuit un doctorat clinique en psychologie à l’Université du Québec à Rimouski. Ses travaux portent sur l’expérience des personnes en fin de vie et de leurs proches, notamment en contexte d’aide médicale à mourir.
Philippe Laperle est psychologue et chercheur postdoctoral à l’Université du Québec à Montréal. Il travaille en psychiatrie au CISSS de la Montérégie-Centre et accompagne des personnes endeuillées en pratique privée. Dr Laperle est activement impliqué dans la recherche et la formation sur le deuil et la fin de vie.