
Par Freddy Hessou – 15 mai 2026
En contexte d’aide médicale à mourir, l’accompagnement spirituel offre un espace pour déposer ce qui est trop lourd, dire l’essentiel et chercher un peu de paix. Un lieu simple, habité, où l’on avance avec la personne, dans le respect de son chemin.
Au Québec, la réflexion sur l’AMM, initiée dès le début des années 2010, fut un moment démocratique exceptionnel. L’AMM peut donc être désignée comme un fait social total au sens où l’entend M. Mauss, puisqu’elle mobilise « à la fois et d’un même coup toutes sortes d’institutions : religieuses, juridiques et morale… politiques et familiales. » (Mauss, 1950 : 47) 1.
L’ISS qui est amené à accompagner une patientèle dans un contexte d’AMM doit donc être conscient d’être en face d’une réalité sociale complexe, vécue de manière unique par une personne aux prises avec des souffrances physiques ou psychologiques intolérables et qui cherche, dans sa « bulle souffrante », une brèche salutaire par laquelle la vie entrerait.
Souvent invité sur ce chemin de quête de vie, j’y vais toujours avec la conscience que, dans le contexte d’AMM, l’accompagnement spirituel est un lieu de lucidité et une école d’humilité.
Accompagner l’AMM | lieu de lucidité et école d’humilité
L’ISS n’est jamais un pôle neutre dans la relation d’intervention. Aussi, la conscience continue de mon enracinement spirituel et des ancrages fondamentaux qui me déterminent, imprime à ma présence un caractère d’intensité résultant de la nécessaire vigilance que je dois exercer, en écoutant le patient, pour repérer les interférences advenant en moi et pouvant teinter ma qualité d’écoute, ma compréhension et ma prise de parole. C’est cela le moment de lucidité sur Soi.
Une école d’humilité aussi ! Puisque cette lucidité sur soi enlève à mon objectif d’intervention, toute prétention à comprendre « in extenso » et « in toto » ce que vit la personne souffrante et à pouvoir lui recommander ce qu’elle doit faire. Enfin, ce moment de lucidité et d’humilité informe mon processus de définition des objectifs spécifiques de mon accompagnement selon deux cas précis.
1er cas | Accompagner un patient qui pense à l’AMM et qui requiert les services de l’ISS pour discerner
Dans ce cas, l’objectif a souvent été d’être à l’écoute de l’expérience de la maladie, du vécu intérieur de la personne souffrante, de son impact sur ses relations constitutives et des bouleversements induits au niveau des rôles sociaux et familiaux. S’en est souvent suivi l’exploration des questionnements de la personne souffrante relatifs à ses croyances et pratiques religieuses et de son désir de discuter de son projet avec ses proches. Cette démarche de « creuser » le processus décisionnel de la personne souffrante lui permet de trouver un « socle » aplani où elle se sent au repos, en paix, en « équilibre ». Un lieu où elle a le sentiment d’être enfin arrivée là où elle retrouve paradoxalement, en prenant la décision de l’AMM, du sens à la vie et une capacité de se projeter sereinement, par le biais de l’AMM, au-delà de la réalité douloureuse de la maladie.
2e cas | Accompagner un patient qui a déjà pris la décision d’avoir recours à l’AMM, à enclencher le processus et qui requiert les services de l’ISS ou les accepte à la suite de l’offre du médecin
Dans ce cas, l’objectif n’est pas pour moi de valider ou de questionner la décision de la personne souffrante, mais de revisiter avec elle, sans jugement et dans le respect de son rythme et de l’unicité de son cheminement intérieur, les éléments déterminants dans sa décision. Le but étant d’entendre et de comprendre sa façon d’accueillir et de vivre le moment présent et de voir comment cette décision colore sa manière de se projeter dans l’avenir. Favoriser l’expression du réconfort qu’apporte souvent la validation et la compréhension des proches, mais aussi l’anxiété et la déception qu’induisent les oppositions de certains proches, afin que la personne souffrante qui a pris une telle décision chemine dans la plus grande paix intérieure possible.
En définitive, à partir de mon expérience, l’accompagnement d’une situation d’AMM, avant d’être une expérience professionnelle, est d’abord et avant tout une expérience humaine unique et totale (holistique). Il est, pour moi, un lieu de multiples défis et croissances :
- Au niveau de la conscience continue de soi et de son terreau spirituel au cœur de la relation ;
- Au niveau de l’authenticité de la présence offerte (savoir et savoir verbaliser ses limites) ;
- Au niveau de l’objectif-finalité de l’accompagnement en contexte d’AMM (les tentations qui peuvent venir de soi ou les pièges qui peuvent venir du patient).
Références
Fromaget, Michel. L’anthropologie ternaire ou conception spirituelle de l’homme chez les Pères de l’Église des deux premiers siècles. Albin Michel, 1991.
Mourir dans la dignité rapport/Commission spéciale [sur la question de mourir dans la dignité], Québec, Assemblée nationale Québec, 2012, 1 ressource en ligne, Collections de BAnQ.
Notes
1 Mauss, Marcel. Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Paris : Presses Universitaires de France, 1950.
Freddy Hessou est intervenant en soins spirituels pour le CHU de Québec–Université Laval depuis 2021, après avoir complété un DESS en accompagnement spirituel en milieu de santé. Québécois d’origine béninoise, il est établi au Québec depuis 12 ans. Son parcours personnel et professionnel l’a conduit à développer une vision profondément optimiste de la vie, nourrie par la conviction qu’il peut y avoir de la fécondité même dans l’imparfait. Dans sa pratique d’intervenant en soins spirituels, il accompagne les patients sur leurs chemins de souffrance et de quête de sens, avec une présence empathique, humble et respectueuse de leur expérience. Il est également prêtre depuis 20 ans.