Les soins spirituels en santé mentale | accompagner le « mouvement d’existence »

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Par Isaac Prasow-Émond — Septembre 2026

En santé mentale, accompagner ne signifie pas toujours guérir. C’est parfois d’abord offrir une présence, une écoute, un regard capable de reconnaître la personne au-delà de sa souffrance. Cette chronique rappelle avec délicatesse que les soins spirituels peuvent ouvrir un espace où quelque chose se remet doucement en mouvement : une parole, un espoir, une force intérieure.

La spiritualité en santé mentale, et les liens qui unissent ces deux dimensions de la personne constituent un sujet fascinant qui renvoie à la remarquable complexité et à la beauté de l’être humain. Je pourrais écrire longuement sur ce sujet encore trop méconnu, parfois même tabou. Mais je me limiterai ici à un seul aspect, en cherchant à mettre en lumière, du mieux possible, mon expérience de terrain comme intervenant en soins spirituels (ISS) à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec (IUSMQ).
 
Étant confrontés quotidiennement, en tant qu’ISS, à la finitude constitutive de l’être humain — la maladie, la souffrance, la mort, le deuil —, nous devons composer avec une grande part d’impuissance dans nos accompagnements. Cela est d’autant plus vrai que nous n’avons pas de « traitement » à proprement parler à offrir aux personnes auprès desquelles nous intervenons. Cette réalité de l’impuissance dans notre travail me semble particulièrement marquée en santé mentale, où les troubles mentaux, avec lesquels plusieurs personnes vivent depuis de nombreuses années, voire des décennies, engendrent beaucoup de souffrance, d’isolement, de solitude, de vide existentiel, de stigmatisation, ainsi qu’un sentiment de ne pas être compris ou reconnu. De plus, la dépression, la psychose et l’anxiété, pour ne nommer que ces réalités, compliquent souvent l’entrée en relation avec les personnes dont nous tentons de comprendre et rejoindre l’univers intérieur. Par ailleurs, ces afflictions mentales échappent parfois, du moins en partie, aux solutions offertes par la médecine, prolongeant par le fait même, dans bien des cas, les hospitalisations de plusieurs mois, voire de plus d’une année.
 
Face à cette impuissance propre au travail en santé mentale, la distinction anglophone — absente du français — entre care et cure s’avère éclairante pour penser le « soin » spirituel. Bien sûr, nous « faisons » des interventions (questions exploratoires, reflets constructifs, méditations, visualisations, ateliers de groupe, exercices de réflexion, etc.), mais le soin spirituel en psychiatrie relève davantage de l’« être » que du « faire ». En effet, le spiritual care — et non cure — consiste avant tout à entrer en résonance avec la personne et à lui offrir une écoute profonde et sans jugement, un amour inconditionnel, un regard empreint de bienveillance et d’espoir, ainsi qu’une présence pure, vraie, engagée et apaisante. En ce sens, notre principal — et plus précieux — « outil de travail » comme ISS (de manière générale, mais particulièrement en santé mentale) est, en réalité, nous-même.
 
Ce savoir‑être de l’ISS en santé mentale représente les conditions propices à la co-création d’un espace où la personne peut non seulement se sentir soutenue dans ses souffrances, mais aussi où son « mouvement d’existence », souvent figé par la maladie mentale, peut être remis en branle. À mes yeux, ce mouvement d’existence, « que l’on porte tout en même temps qu’il nous porte » 2, est cette force vitale orientée vers la paix et la plénitude, qui nous met en chemin, nous pousse vers l’avant et nous relie à une réalité plus grande que soi. À travers ce mouvement intérieur qui l’habite, la personne composant avec des épreuves cherche également à se dire, afin de donner sens à ce qu’elle vit, voire à sa vie — c’est‑à‑dire « s’arracher au hasard et à la nécessité pour être [l’auteure] de [son] histoire » 3. Lorsque ce mouvement d’existence se remet en marche, l’impuissance — ici celle de l’usager — peut alors se transformer en pouvoir d’agir (empowerment).

Plusieurs cas cliniques dans ma pratique à l’IUSMQ me viennent en tête au sujet de cette remise en marche du mouvement d’existence, qui se veut souvent modeste, mais potentiellement porteuse. Je vais ici vous en partager un.
 
Il s’agit d’une femme au début de la cinquantaine, atteinte d’un trouble bipolaire et admise pour une dépression psychotique. Elle a connu plus d’une dizaine d’hospitalisations au cours des trois dernières années, et celle en cours, au moment de mon suivi auprès d’elle, perdure depuis plusieurs mois, en raison de l’échec des traitements médicaux et de la prégnance de ses idées suicidaires.
 
Un jour d’avril, dans le cadre d’une énième rencontre à l’extérieur sur le terrain de l’IUSMQ, cette femme, en regardant le ciel et les arbres centenaires majestueux autour d’elle, me dit, après un court silence : « Il serait bien que ma guérison arrive en même temps que le printemps. » À la suite de ma question sur ce qui, dans la faune ou la flore, incarnait le plus pour elle la renaissance, elle a nommé la perce-neige, cette petite fleur qui perce les fines couches de neige au printemps et annonce la fin de l’hiver. Lors de la rencontre suivante, je lui ai remis un poème sur cette fleur (« Perce-neige », de Marceline Desbordes-Valmore). Cette image de la perce-neige est alors devenue pour elle un symbole d’espoir auquel elle s’est accrochée tout au long de mon accompagnement.
 
Les soins spirituels en santé mentale consistent ainsi, selon moi, à porter attention à ce mouvement d’existence de la personne éprouvée, à en créer les conditions d’émergence et à « souffler » dessus, comme sur des braises dans un foyer, lorsque nous cherchons à raviver la flamme.

Notes

1   Dominique Jacquemin, « Spiritual care et cheminement des soins », Jusqu’à la mort accompagner la vie 143, n°4 (2020) : 36, https://doi.org/10.3917/jalmalv.143.0035.
2   Jacquemin, « Spiritual care et cheminement des soins », 36-37.
3   Jacqueline Barus-Michel, « Clinique et sens », Vocabulaire de psychosociologie, dir. Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez et André Lévy (Toulouse : érès, 2002), 319. https://doi.org/10.3917/eres.barus.2002.01.0313.
 



Isaac Prasow-Émond est intervenant en soins spirituels au Centre Spiritualitésanté de la Capitale-Nationale — Santé Québec CHU de Québec-Université Laval. Il se spécialise en santé mentale et exerce sa pratique clinique à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec depuis juillet 2025. Il est titulaire d’un baccalauréat en science politique et philosophie, ainsi que d’une maîtrise en spiritualité et santé de l’Université de Montréal.


Commentaires



 

Voir les commentaires (2)
15 septembre 2026

Merci pour ton beau commentaire Sylvie, j'ai beaucoup appris de ta grande humanité et de tes qualités d'animatrice!

Par Isaac Prasow-Émond
15 septembre 2026

Bravo Isaac! J'ai beaucoup aimé ton article et la description de ton approche! Tu fais comme je faisais... de l'hospitalliance.... mais avec tes compétences et ta jeunesse! Bonne continuité!

Par Sylvie Boulet

Dernière révision du contenu : le 8 septembre 2026

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