Au pays du tiers lieu | accompagner la survie






Par Mylène Brunet, intervenante en soins spirituels - 1er août 2022
Centre Spiritualitésanté de la Capitale-Nationale
 
Je travaille comme intervenante en soins spirituels à l’hôpital de l’Enfant-Jésus du CHU de Québec – Université Laval et à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ) à Québec. Les personnes que j’accompagne ont comme particularité de survivre à des traumas importants.
 
Dans les cas d’évènements traumatiques, il y a toujours une rupture importante entre la vie d’avant et celle d’après. Le défi dans l’accompagnement est d’apprivoiser avec les patients la vie qui leur reste, dans de nouvelles contraintes et limites. Mon rôle est de tracer à leurs côtés une voie, par le déploiement d’une écoute bienveillante favorisant l’émergence de moments de confiance, de paix et de clarté.
 
Dans son livre intitulé Spirit and Trauma : A Theology of Remaining (2010)1, la théologienne américaine Shelly Rambo appréhende l’espace-temps entre la Passion et la Résurrection du Christ comme un tiers lieu que nous avons de la difficulté à habiter avec l’autre, car nous préférons d’emblée attester de la victoire de la vie sur la mort. Pourtant, la survie comme dépassement de la mort et excès de vie, n’est pas une naissance nette. C’est un acte de création laborieux, dans lequel la personne se retrouve devant la contrainte d’imaginer une existence autre.
 
Ce tiers lieu nous cherchons à le surpasser. Nous nous précipitons à la fin du récit. Nous refusons de voir les stigmates, de saisir la cruelle réalité derrière la plaie : l’absence, la violence, la faiblesse du corps, les liens rompus et les manques de l’amour.
 
Mais à faire des récits de survivance une consécration, nous n’entendons pas la plainte de l’autre et restons sourd.es à son expérience de la souffrance. La gratitude de demeurer en vie va généralement de pair avec la question du pourquoi : pourquoi avoir survécu, si c’est pour vivre avec de telles limitations?
 
Rapprocher la mort et la résurrection de trop près en omettant le tiers espace-temps entre les deux me fait courir le risque, dans la relation avec les personnes que j’accompagne, de faire l’apologie de la souffrance comme d’une chose à rechercher pour évoluer.
 
Ce que l’accompagnement spirituel exige alors de moi, c’est de descendre dans ce tiers lieu où les personnes logent pour un temps indéfini. Sur les ruines, être prise à témoin de la dévastation, en entendre jusqu’au bout le récit, sans ciller, sans tenter de m’en dégager, mais forer la blessure, l’explorer, en cerner les contours, la toucher. Surtout, résister à l’envie, très humaine, de consoler.
 
Les belles paroles ont peu de pouvoir au pays du tiers lieu ; seul l’exercice d’une solidarité radicale sur le chemin de la guérison est susceptible de faire émerger paix, confiance et clarté. L’accompagnement spirituel agit dans l’audace de s’incarner dans cet espace douloureux de la souffrance humaine, pour approfondir nos questionnements sans forcer les réponses et ensemble boire à la gourde vide du sens de la vie2.
 

Notes

1   Shelly Rambo, Spirit and Trauma: a Theology of Remaining, Louisville, Westminster John Know Press, 2010.
2   Gaston Miron, La marche à l’amour, dans L’homme rapaillé, Montréal, Typo, 1998, p. 65.
 



Le Centre Spiritualitésanté de la Capitale-Nationale (CSsanté) assure le fonctionnement au quotidien des services de soins spirituels répartis dans plus de 30 sites du réseau de la santé et des services sociaux de la ville de Québec et de ses environs. Il est constitué d’une quarantaine d’intervenants et d’intervenantes en soins spirituels.

Le CHU de Québec-Université Laval est l’établissement fiduciaire. À ce titre, il a la responsabilité d'administrer les ressources humaines et financières du CSsanté.




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