Polypharmacie et résistance aux soins | si l’intervention en soins spirituels faisait la différence 

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Par Steve Radermaker – Septembre 2026

La résistance aux soins ne se réduit pas toujours à un refus ou à un manque de collaboration. Elle peut parfois exprimer une souffrance plus profonde : sentiment d’injustice, perte de contrôle, impression d’avoir consenti pour les autres ou d’avoir été laissé seul avec les conséquences d’une décision. C’est dans cet espace complexe que l’intervention en soins spirituels peut ouvrir un lieu d’écoute, de sens et de discernement — non pas pour convaincre la personne d’adhérer aux soins, mais pour accueillir ce que sa résistance cherche à dire.

Les situations où des complications postopératoires prolongent significativement la durée de l’hospitalisation, entraînent un déconditionnement important, ou assombrissent ostensiblement le pronostic d’un malade, amènent fréquemment des références par les équipes traitantes auprès des collaborateurs de soutien, tant psychiatres qu’intervenants en soins spirituels.
 
Les possibilités de tableaux cliniques sont alors variées : démoralisation, apathie, difficultés d’adaptation, état dépressif.
 
Toutefois, particulièrement lorsqu’on observe que le malade demeure figé dans ses symptômes, ses plaintes et ses insatisfactions, on peut à l’occasion constater en filigrane une tout autre gamme d’émotions : la colère, le ressentiment, la rancœur, généralement déguisés sous un masque de passivité.
 
Cet antagonisme qui se trouve alors dirigé symboliquement contre les soins, voire les soignants, trouve cependant souvent son origine à la réaction braquée envers la personne que le malade rend quelque part responsable de son état, de ses déboires : celle pour qui il n’a pas refusé l’intervention.
 

La réalité d’un consentement

Le consentement aux soins, pour être valide, doit être libre et éclairé : c’est une formule des plus connues, s’approchant parfois du cliché.
 
Les médecins et chirurgiens s’efforcent constamment de bien informer le malade, afin que sa décision soit éclairée, pour qu’il puisse apprécier, pour lui-même, les bénéfices et les risques d’une intervention proposée.
 
En ce qui a trait à la décision libre, l’emphase est souvent réservée à prendre le soin d’éliminer la présence d’un tiers malintentionné qui usurperait le processus réflexif et qui voudrait tirer profit de la décision du malade.
 
Toutefois, même en l’absence d’un tiers malintentionné, le malade est-il toujours entièrement libre ?
 
Et qu’en est-il des influences des tiers bien intentionnés ?
 
Car lorsque le soignant s’intéresse à explorer les racines de la grogne ou de l’inaction d’un tel malade prisonnier des complications, une phrase non anodine et lourde de sens peut alors surgir de son discours, sous la forme suivante ou l’une de ses variantes : « Je ne la voulais pas moi cette opération ».
 
Collectivement, l’idéal que nous véhiculons grossièrement est que les décisions importantes d’une vie devraient être prises de manière rationnelle ; pourtant, ces grandes décisions que ce soit l’achat d’une voiture, le choix d’une profession, le mariage, sont toutes inévitablement empreintes d’émotivité, de subjectivité et d’influences externes.
 
Il en va ainsi de même pour le malade qui consent à une intervention chirurgicale.
 
Ce malade qui hésite à accepter une chirurgie indiquée, que ce soit par peur de l’inconnu ou de la souffrance, ou bien dans le contexte d’une qualité de vie déjà irrémédiablement dépréciée, se verra très souvent la cible d’une offensive répétée de ses proches qui veulent son bien.
 
Que ce soit le conjoint ou la conjointe, les enfants ou bien les petits-enfants, tous lui diront qu’ils souhaitent qu’il aille mieux, qu’il guérisse, qu’il reste en vie encore longtemps, qu’il devrait accepter cette opération prônée, qu’il faut être positif, que ça va bien aller.
 
Enjeu plus sensible : le médecin lui-même, tout en respectant son devoir d’exposer tant les bénéfices escomptés que les risques encourus, fera acte de bienveillance face au malade indisposé par l’intervention proposée et prêchera en faveur du soin, surtout si les avantages sont pour lui évidents et qu’une abstention entraînerait des conséquences fâcheuses.
 

La manifestation du risque non assumé

Heureusement, toute cette séduction qui s’engage autour du malade, la grande majorité du temps, est effectivement pour le mieux : le malade bénéficie, malgré ses hésitations ou des réticences, d’une intervention réussie ou avec des complications mineures et transitoires, et les aspirations charitables des proches sont accomplies.
 
Toutefois, lorsque des complications majeures et soutenues surviennent dans une telle situation d’un consentement pour ne pas décevoir l’autre, c’est la débâcle : le malade ressent une injustice particulière, une forme de trahison, comme une promesse brisée.
 
Car le conjoint ou la conjointe, les enfants et les petits-enfants, voire le médecin, qui faisaient, de manière néanmoins bienveillante, pour que le malade consente à l’intervention, ce ne sont alors pas eux qui vivent l’alitement, le déconditionnement, la perte d’autonomie, la douleur, l’insomnie, les prises de sang à toute heure, les examens qui se répètent, les jours et les semaines qui passent sans sortir plus loin qu’un couloir ; non, le malade réalise que, même si visité et encouragé, il est le seul à en vivre les complications.
 

Le symptôme comme moyen de protestation

Bien entendu, les complications sont une grande épreuve pour tous les malades sans exception, mais pour celui dont le discours intérieur est qu’il ne la voulait pas lui l’opération, l’expérience de celles-ci est encore plus poignante.
 
Dans un consentement fait pour soi, le malade assume le risque de complications, car il souscrit à l’espoir des bénéfices ; pour celui qui consent pour ne pas déplaire, la responsabilité des complications, lorsqu’elles surviennent, se retrouve bien souvent projetée sur autrui, et le malade se rabat dans la colère ou la passivité.
 
Cependant, comme il est d’ordinaire non acceptable pour la psyché d’entretenir des émotions si négatives envers ses proches, ces sentiments sont plutôt symboliquement déplacés envers les soins et les soignants, cibles neutres et représentantes indirectes de la maladie.
 
Mais que reste-t-il comme objets transactionnels au malade cantonné à son lit et à son fauteuil, prisonnier des tubulures et des solutés, si ce n’est que son symptôme, au sens psychodynamique du terme, et sa participation ou non aux soins ?
 
Devant l’injustice perçue de complications dont il rejette la charge et la perte de souveraineté sur son corps, le malade ne conserve qu’une mince marge de contrôle, c’est-à-dire via l’intermédiaire du symptôme, par rapport auquel il est le seul à avoir l’autorité d’en exprimer la présence, et du pouvoir de dire non aux soins ou à la réadaptation.
 
L’impuissance que ce malade vit face à cette situation dans laquelle il a l’impression d’avoir été involontairement entraîné, c’est cette même impuissance qu’il peut alors engendrer dans les soignants, représentants symboliques des autres pour qui il a consenti.
 

L’angle mort du guérisseur

Dans cette conjoncture bien particulière, on peut apprécier tout l’intérêt et le mérite de la nature de l’évaluation par l’intervenant en soins spirituels ainsi que le champ de ses actions.
 
En effet, le médecin, psychiatre inclus, a inévitablement de la difficulté à se sortir du carcan du symptôme, car les attentes du malade, et du système, envers lui sont implacables : trouver la cause du problème et en traiter les manifestations.
 
Mais lorsque le symptôme se réduit au seul outil du malade pour protester contre l’injustice dont il se sent être victime, c’est-à-dire être lui punit en conséquence de la décision qu’il ne voulait pas prendre, ce symptôme ne pourra être entièrement réductible à travers le modèle médical.
 
L’écueil habituel est alors une escalade thérapeutique et une polypharmacie, la surmultiplication des narcotiques, sédatifs et anxiolytiques, pour un symptôme que le malade a quelque part peur de perdre, celui-ci étant son porte-voix lui permettant de rappeler aux soignants, représentants symboliques des autres qui ont voulu l’opération, que la souffrance qu’il éprouve aurait dû être la responsabilité des autres.
 
L’impuissance des soignants face au symptôme est la projection de l’impuissance du malade face à une condition dans laquelle il a l’impression d’avoir été berné et isolé.
 

La portée de l’intervenant en soins spirituels

L’intervenant en soins spirituels a alors l’opportunité d’une position unique, les attentes envers lui n’étant ni qu’il diagnostique ou qu’il traite le symptôme. Les défenses du malade sont abaissées, car le symptôme n’est pas le centre d’intérêt de leur échange.
 
En effet, l’intervenant, en explorant les repères spirituels, a l’occasion de remettre en perspective les relations du malade avec ses proches bien intentionnés ayant été les vecteurs du consentement, de même que de dévoiler le sens de trahison dans l’expérience des complications.
 
Le fil du nœud à dénouer passe inévitablement par l’acceptation d’une incarnation positive dans le rôle du malade, et l’intervenant en soins spirituels apparaît uniquement outillé pour soutenir le malade à y arriver, et ce par plusieurs avenues.
 
Par exemple, par l’intermédiaire du repère des croyances spirituelles, le malade peut percevoir qu’il n’est pas véritablement seul dans son épreuve, et qu’alors même s’il adopte individuellement la responsabilité du consentement, l’adversité n’a pas à être vécue solitairement.
 
Aussi, à travers le repère des valeurs, le malade peut avoir recours à la compassion et au pardon, d’une part envers les autres qui ont exercé leurs influences, mais plus particulièrement envers lui-même, pour s’acquitter de cette colère d’avoir pris une décision qu’il n’était pas en mesure d’assumer.
 
Finalement, le repère de l’espoir donne la permission au malade de se réconcilier avec les soins et les soignants, qui ne sont plus réduits qu’à des représentants indirects de la maladie et des complications, mais plutôt rénovés en agents accélérateurs vers le rétablissement.
 

Mot de la fin

Confrontée à une situation clinique de complications postopératoires où le malade se montre belligérant ou désintéressé envers les soins, et affiche un ou des symptômes réfractaires qui menacent d’entraîner une polypharmacie potentiellement dommageable, l’équipe traitante aurait intérêt à envisager de demander l’opinion de l’intervenant en soins spirituels.
 
D’une part, celui-ci est en position avantageuse pour circonstancier le sens que donne le malade à son expérience, et à dévoiler son sentiment d’injustice et sa colère projetée sur les représentants symboliques, les soignants, des autres par qui il se sent trahi.
 
D’autre part, par l’analyse des repères spirituels et par des actions conformes aux valeurs et aux convictions du malade, l’intervenant peut aussi tracer la voie vers un compromis acceptable, où le malade peut s’engager dans son rôle de soigné et où les soignants deviennent ses alliés plutôt que ses antagonistes.
 



Le Dr Steve Radermaker pratique la psychiatrie de consultation-liaison à l’Institut de Cardiologie et de Pneumologie de Québec (IUCPQ-UL) depuis 2012 et il s’applique régulièrement à la garde à l’urgence psychiatrique de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus. Il a réalisé son doctorat en médecine ainsi que sa formation médicale spécialisée en psychiatrie à l’Université Laval, et a assorti son expertise d’une formation complémentaire au Centre hospitalier universitaire Brugmann à Bruxelles (Belgique) en 2014-2015.


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