Le Bureau d’éthique appliquée (BEA) offre un service de sensibilisation, de consultation et de formation en matière d’éthique clinique et organisationnelle aux employés du CHU de Québec-Université Laval. L’éthique appliquée consiste à mettre les savoirs de la philosophie morale au service de la résolution de dilemmes décisionnels concrets, comme ceux rencontrés dans l’organisation et la prestation de soins de santé. La philosophie morale demeure ainsi une importante source d’inspiration pour comprendre et analyser l’agir humain.
Le présent texte propose ainsi de vous familiariser avec une philosophie ancienne : celle du philosophe grec Épicure. L’épicurisme est reconnu comme un précurseur important de plusieurs notions d’éthique utilisées couramment dans les dilemmes de santé : la théorie éthique de l’utilitarisme, le principe éthique de qualité de vie, le concept de pertinence clinique, le devoir professionnel médical de non-malfaisance (primum non nocere), etc.
Par Hugues Vaillancourt Dt.P., M.Sc., conseiller en éthique, nutritionniste… et aussi gourmet à ses heures!
Épicurien ou hédoniste?
Au nombre des commerces alimentaires portant le nom « épicurien » ou ses dérivés grammaticaux, on trouve principalement des restaurants, mais également quelques épiceries, cavistes, boucheries et productions agricoles. D’ailleurs, il y a même un producteur spécialisé dans les repas à texture adaptée pour la clientèle dysphagique : epikura©. Dans tous les cas, ces entreprises partagent le trait commun de faire le commerce de produits alimentaires que l’on associe davantage au luxe, à l’élégance, au terroir, à la spécialisation ou au raffinement du festin familial du samedi soir, plutôt qu’à la banalité, la rusticité, la simplicité, la facilité ou encore la monotonie du repas à bas prix du lundi midi.
Sur la base de cet usage du mot « épicurien », il ne fait aucun doute : le philosophe grec Épicure devait forcément être un sacré gourmand! Et un fin palais en plus!
Or, pas du tout! Le domaine de la linguistique nous enseigne que l’usage effectif d’un mot définit son sens en fonction de l’objectif et du contexte avec lesquels il est employé, quitte parfois même à dévier de son sens originel et de son étymologie.
Ainsi, l’emploi moderne du mot « épicurien » constitue en effet une mésinterprétation de la philosophie d’Épicure. Et il n’est pas le seul philosophe grec appartenant au club des mal-substantivés : le diagnostic de santé mentale dit « syndrome de Diogène » (lequel se caractérise par de l’auto-négligence, de l’isolement social et de la syllogomanie ) pervertit tout autant la pensée du philosophe Diogène de Sinope (dit aussi Diogène le Cynique); l’emploi des qualificatifs « stoïque » pour décrire une réaction émotionnelle et « platonique » pour décrire une relation interpersonnelle peuvent aussi s’avérer réducteurs des traditions philosophiques du stoïcisme et du platonisme, respectivement.
Est-ce à dire que nous les avons mal compris ou, pire encore, tout simplement pas lus? À quoi donc est due cette forme d’énantiosémie (ou contronymie) autour du mot « épicurien »?
Pour tenter d’y voir plus clair, il convient d’abord de distinguer deux grandes doctrines philosophiques grecques que sont l’eudémonisme et l’hédonisme. Si la première fait de la recherche du bonheur le but de l’existence humaine, la seconde repose plutôt sur la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance.
Or, la philosophie d’Épicure incarne en quelque sorte une voie mitoyenne entre ces deux doctrines : elle a pour objectif fondamental la recherche du bonheur (influence eudémoniste), mais par l’intermédiaire de la satisfaction de certains plaisirs (influence hédoniste). Plutôt qu’approuver la recherche de tous les plaisirs possibles ou de leur maximisation (qui est le caractère propre d’une doctrine purement hédoniste), Épicure défendait plutôt la satisfaction des seuls désirs « naturels et nécessaires » comme voie d’accès au bonheur.
C’est pourquoi on tend à qualifier la pensée d’Épicure d’hédonisme raisonné. L’épicurisme incarne ainsi une forme d’hédonisme beaucoup plus modéré que celui exprimé dans une philosophie comme le cyrénaïsme, issu de l’héritage philosophique d’Aristippe de Cyrène. Le cyrénaïsme proposait en somme que la quête du plaisir des sens était un souverain bien et ainsi l’unique but de la vie humaine. Si l’on fait fi de tout anachronisme , on peut donc dire qu’Aristippe de Cyrène était donc plus épicurien qu’Épicure lui-même!
Quels sont ces désirs « naturels et nécessaires » que désigne Épicure au juste? Il s’agit de trois sous-groupes de désirs : ceux nécessaires à la vie (i.e. les besoins vitaux, tels que manger, boire, respirer, se reposer), ceux nécessaires à l’aponie (absence de désagrément physique) ainsi que ceux nécessaires à l’ataraxie (absence de désagrément psychologique ou existentiel).
Selon Épicure, l’humain qui cherche davantage que la rencontre minimale nécessaire de ces désirs s’éloigne ainsi de la quête du bonheur ou d’une vie réussie. Le désir de mets raffinés, de bon vin et de confort excessif sont certes liés à des besoins vitaux de manger, de boire et de se reposer, mais ces désirs ne sont pas strictement nécessaires à la rencontre minimale des critères de vie sans désagrément physique ou psychologique.
Certes, de tels désirs peuvent sembler apporter un plus grand plaisir dans l’immédiat. Mais ils nous habituent simultanément à des standards élevés de satisfaction de nos besoins élémentaires. Les mets raffinés, le bon vin et le confort excessif représentent des biens auxquels il faudrait éviter de s’habituer, car ils demeurent généralement temporaires et difficiles d’accès, et ils peuvent même être perdus. L’homme qui s’y accoutume se retrouvera d’autant plus malheureux et tourmenté s’il venait à les perdre, ce qui l’empêcherait d’être en ataraxie.
Au niveau alimentaire, Épicure prônait ainsi une alimentation très simple, qui cherchait uniquement à combler la faim et la soif, sans en attendre davantage. Les adeptes de l’épicurisme se nourrissaient ainsi essentiellement d’eau, de pain, de fruits, de légumes, de légumineuses, de vin dilué (afin d’éviter l’ivresse, obstacle à l’ataraxie) et occasionnellement de fromages. Les repas étaient davantage estimés pour le moment de convivialité entre amis qu’ils contribuaient à créer plutôt que pour les attributs particuliers des aliments servis.
En bref, Épicure plaidait que pour une vie heureuse, l’humain devait apprendre à se satisfaire de peu et à s’affranchir du désir insatiable de plaisirs qui sont par nature futiles, accessoires et temporaires. Il est ainsi difficile de comprendre comment le qualificatif « épicurien » a pu devenir une manière de désigner l’attrait pour un certain raffinement culinaire.
Peut-être était-ce une manière maladroite ou mal avisée de réduire l’épicurisme à sa dimension hédoniste, surtout par ses détracteurs, alors pourtant qu’il s’agit d’une pensée beaucoup plus développée et nuancée quant à la quête de la vertu de tempérance (maîtrise de soi) comme voie d’accès à une bonne vie.
Ainsi, lorsque vous vous intéressez aux cépages indigènes à l’origine de vins naturels à la mode, aux restaurants luxueux encensés par la critique ou encore aux épiceries fines offrant des produits de plusieurs terroirs du monde, êtes-vous réellement un épicurien, digne disciple de la philosophie d’Épicure?
Ne seriez-vous pas plutôt un gastronome ou un gourmet, si vous mangez en fonction de critères qualitatifs (les saveurs, les apparences, le terroir, la tradition culturelle, etc.)? Ou encore, si vous mangez plutôt davantage en fonction de critères quantitatifs, seriez-vous un gourmand ou un glouton, quitte à se moquer du péché capital du même nom (gourmandise ou gloutonnerie) issu de la pensée morale chrétienne?