Corps et désir






Par Bruno Bélanger, coordonnateur à l’édition – 1er août 2016
 
Dans ma jeunesse, j’entendais souvent ma mère dire que le temps passe toujours plus vite au fur et à mesure qu’on vieillit. Aujourd’hui, je mesure jusqu’à quel point elle avait raison. On a souvent l’impression que le temps fuit entre nos doigts. C’est d’autant plus vrai maintenant, puisque depuis quelques décennies, certains aspects de la modernité se sont déployés en regard du temps : le rapport à l’efficacité ou à la productivité, la segmentation des activités, la rapidité à laquelle les informations nous parviennent, etc. Et nous sommes, malgré l’efficacité des technologies, très souvent dans l’urgence, avec l’impression de manquer de temps. Pas surprenant de nos jours, que dans certains milieux, on fasse l’éloge de la lenteur; on s’adonne à des pratiques de méditation, de détente, on redécouvre l’importance des retraites, de se déconnecter, etc. Mais, tout cela ne suffit pas à réduire la fréquence de l’épuisement professionnel dans nos organisations. Le réseau de la santé n’échappe pas à cette réalité. La rapidité d’exécution des tâches, les processus quelques fois assez rigides d’organisation du travail nous contraignent-ils à traiter le corps davantage comme simple objet de besoins plutôt qu’en sujet du désir?
 
Au moment où l’équipe de rédaction préparait ce numéro sur le corps, je me suis rappelé un livre captivant d’Alessandro Barrico intitulé Mr Gwin. Le livre raconte qu’un auteur, Jasper Gwin, malgré ses succès littéraires, décide un jour d’annoncer publiquement qu’il cesse définitivement d’écrire. Cependant, après quelques mois d’errance, l’écriture vient à lui manquer. Sans revenir sur sa décision, il décide « d’écrire des portraits » ou encore comme il dit: « de copier les gens »! Qu’est-ce que ça veut dire? Il propose à ses modèles de poser nus, non pour les décrire, mais pour « les peindre avec des mots… » Pour ce faire, il les invite à se présenter dans une pièce éclairée de dix-huit lampes électriques et d’être là, juste là, dans ce lieu. Les modèles qui acceptent de vivre l’expérience vont y passer quelques heures chaque jour jusqu’à ce que la dernière ampoule s’éteigne. Pendant ce temps, Jasper Gwin les observe en prenant des notes qu’il appose un peu partout dans la pièce. Il écoute ce qu’il voit. À la suite de cet exercice, il prend le temps « d’écrire » leur portrait. Portrait dans lequel ces personnes sont à même de se reconnaître intimement. Gwin est persuadé que le « portrait littéraire » peut « reconduire quelqu’un chez lui ». Pour lui, les individus « ne sont pas des personnages, mais des histoires »; ils sont « une constellation plus qu’une étoile ».
 
Ce livre évoque magnifiquement cette idée que le « corps parle »! Bien sûr, l’idée que nos corps expriment bien davantage que ce que nous voudrions dire n’a rien de neuf! C’est une évidence! Toutefois, c’est une chose de savoir que le corps parle, c’en est une autre de prendre le temps de l’écouter! Gil Courtemanche, en 2008, parlait de cette immense difficulté dans les termes suivants : « la vie de tous les jours… quelle complexité et quel effort d’attention elle requiert. Obnubilés que nous sommes par le travail, la crise, les habitudes ou le déneigement, notre regard pour l’autre est myope. Obsédés par le confort et la facilité – convaincus de les pourvoir – les hommes cessent de regarder, d’apprivoiser, de comprendre leurs proches. »
 
La qualité de notre relation à l’autre et au corps est intimement liée à notre rapport au temps et à notre capacité de « contemplation ». Notre réflexion, lors de la préparation du dossier, a été teintée par ce type de question. Jusqu’où peut-on aller dans la façon d’objectiver le corps? Comment saisir, dans la trame du quotidien, ce que signifie un corps différent? Peut-on reconsidérer ce que le christianisme propose comme réflexion dans notre rapport au corps?
 
En définitive, le corps est-il devenu un objet de réponse à certains besoins ou, comme le dit Barrico, une histoire complexe qu’il est impératif de prendre le temps d’écouter? « Oui, l’œil perçoit, mais ne scrute, croit, mais ne questionne, reçoit, mais ne cherche – vidé de désir, sans faim ni croisade » (Barbery, Muriel, L’élégance du hérisson, p. 383).




Laisser un commentaire



 Security code

Dernière révision du contenu : le 24 mars 2022

Signaler une erreur ou émettre un commentaire