Alcooliques anonymes | dynamiques sociales, religieuses et spirituelles






Par Amnon Jacob Suissa |  1er avril 2017

Après avoir sommairement rappelé l’histoire des Alcooliques Anonymes (AA), l’auteur expose les dynamiques à l’œuvre dans cette organisation. Il traite de manière particulière de la place fondamentale qu’occupe la spiritualité ou la religion dans la philosophie du mouvement et dans le processus permettant de développer une « identité sobre ».

 

Un peu d’histoire : l’origine évangélique des AA

Le premier mouvement d’entraide anonyme, soit Alcooliques Anonymes (AA), s’est fortement inspiré de principes du Groupe d’Oxford (Oxford Group) qui était, à la fin des années 1930, un mouvement évangélique religieux populaire. Les racines plus anciennes des AA remontent à la période de la tempérance dans les années 1800 avec le mouvement des Washingtonians. Alors que le mouvement s’appelait originalement Fraternité chrétienne du premier siècle (First Century Christian Fellowship), le mouvement d’Oxford fut officiellement inauguré en 1908 par Frank Buchman. En 1915, il démissionne pour entreprendre un voyage à Kuling, en Chine, et en 1918, il organise son premier rassemblement intitulé house party où il prêche, non pas dans les institutions religieuses, mais à la maison durant des fins de semaine pour des activités sociales à saveur évangélique. L’atmosphère informelle qui y régnait conjuguait les prières, les moments de méditation, des parties de bridge ou de golf. Ceci étant, certaines activités étaient dédiées à la confession des péchés où les membres étaient invités à partager des témoignages afin de changer leur vie à partir des principes du Dr Buchman. Afin de favoriser le processus de confession des personnes souffrantes, certains leaders du mouvement d’Oxford, forts de leur expérience missionnaire en Chine et en Angleterre, misèrent sur une méthode où il fallait prêcher par l’exemple. Dit autrement, il fallait que le chef spirituel soit le premier à se confesser au groupe afin d’avoir l’adhésion de l’ensemble des membres. Dans le but d’appliquer cette méthode nommée « la chirurgie de l’âme » (soul-surgery), on développa la formule intitulée les cinq « C » soit : confiance, confession, conviction, conversion et continuité. Si le nombre des participants durant le house party annuel était en 1930 autour de 700 personnes, il y avait en 1935 plus de 10 000 membres pour atteindre le chiffre de 15 000 en 1936. Au sommet de sa gloire, en 1936, Buchman se retrouve plongé au cœur d’une grande controverse en avouant, lors d’une entrevue au journal New York World Telegram le 26 août de cette année, qu’il remerciait Dieu et le ciel d’avoir mis au monde Adolf Hitler, le grand défenseur contre le communisme et l’antéchrist. Cette information provoqua de vives réactions où Buchman était vu comme un pronazi qui croyait que les problèmes mondiaux seraient résolus par le biais d’une démocratie contrôlée par Dieu; une théocratie. Toujours en 1936, lors des jeux Olympiques de Berlin, Buchman prit l’initiative de présenter le chef de la Gestapo de l’époque, Heinrich Himmler, à un parlementaire anglais, Kenneth Lindsay; ce qui confirmait un potentiel de sympathie idéologique avec le grand dictateur.
 
Même si on parlait peu de théologie proprement dite, l’accent était mis sur la confession et la conversion des membres avec comme cachet la préséance absolue de Dieu arborant des valeurs telles que honnêteté, pureté, altruisme et amour absolu. Appliquée aux personnes dépendantes, cette méthode servit à les approcher sur une base de plus grande empathie et devint plus tard la pierre angulaire des douze étapes du mouvement des Alcooliques Anonymes. En bref, on peut dire que les AA représentent le plus grand mouvement abstinent du XXe siècle en Amérique et demeurent fidèles au modèle évangélique dans sa compréhension de labstinence via le mouvement dOxford. Pour Oxford et AA, l’emphase sur une vision individuelle des problèmes de dépendance ignore clairement les facteurs sociaux, économiques et politiques. Le pourquoi structurel des choses est donc banni du champ de la réalité.
 

AA : le mythe fondateur et la puissance supérieure, Dieu

Comme toute organisation qui dure, il y a toujours un mythe fondateur. Pour les AA, ça commence en 1934 avec le psychanalyste Carl Jung qui avait traité Rowland H., un alcoolique américain, durant un an dans sa clinique en Suisse. Ayant épuisé toutes les avenues possibles après une forte rechute, Jung avait alors conclu que seuls un éveil spirituel et une expérience religieuse pouvaient le sauver. Bill Wilson avait pris connaissance du cas de Rowland H. qui l’avait inspiré dans sa prise de conscience religieuse et spirituelle. Dans sa biographie AA intitulée Pass it on, Bill Wilson aurait vécu des expériences d’illumination, de révélation et de découverte de Dieu. Cet épisode avec Carl Jung est souvent mentionné par plusieurs membres des AA comme étant une certaine preuve « scientifique » attestant que l’expérience religieuse constitue une plaque tournante pour la réhabilitation. Le 29 août 1956, Bill Wilson essaya le psychotrope hallucinogène LSD et avait alors déduit que cette expérience religieuse était une preuve d’efficacité contre la dépendance, comme un réveil spirituel (spiritual awakening); ce mythe s’inscrit dans la construction du récit fondateur du mouvement.
 
Parmi les autres conditions qui continuent de jouer un rôle important dans le discours des Alcooliques Anonymes, il y a la puissance supérieure, Dieu. Celle-ci est contenue dans la plupart des étapes et des traditions des AA comme une constante et comme point de ralliement dans la démarche de traitement. En fait, hormis la première étape qui souligne clairement la reconnaissance de la perte de contrôle comme condition préalable au traitement, les onze étapes restantes font référence à Dieu de manière directe (2, 3, 5, 6, 7, 11) ou de manière complémentaire (4, 8, 9, 10, 12). Le terme « Dieu » apparaît à six reprises, soit la moitié des étapes, alors que le contenu restant des étapes reste intimement lié comme repère spirituel. Par repère spirituel, il faut entendre les fondements sur lesquels repose la relation complémentaire à Dieu tel que cela apparaît à la septième étape. Ainsi, l’humilité, par exemple, constitue une aide nécessaire à la survie de l’alcoolique et lui permet de combattre l’égoïsme et l’échec qui sont vus comme étant au centre de ses malheurs. Pour entrer dans une vie nouvelle et aller vers Dieu, il faut alors payer le prix de la souffrance en récupérant la faiblesse comme une force et vaincre la peur en changeant son attitude. Dans ce contexte, la condition préalable de croyance en une puissance supérieure, Dieu, constitue non seulement un guide spirituel, mais aussi une référence temporelle et spatiale durant les périodes difficiles de sevrage et de rechute. Cette croyance en Dieu suit de près la première condition de perte de contrôle, car les membres des AA soutiennent qu’ils ont décidé de confier non seulement leur volonté, mais également leur vie aux soins de Dieu.
 

Quelques éléments de réflexion

Au plan religieux, les membres des mouvements d’entraide anonymes certifient que c’est une organisation spirituelle plutôt que religieuse; or les cours de justice en ont décidé autrement. Aux États-Unis, les instances judiciaires estiment que les activités religieuses telles que définies dans la loi constitutionnelle font partie intégrante du programme des Alcooliques Anonymes.
 
Au plan scientifique, les recherches démontrent que pour que AA fonctionne, il faut être un croyant : « For AA to work, one must be a believer ». Robert Smith, le pionnier du mouvement AA, insistait d’ailleurs pour que les nouveaux membres se prosternent et effectuent des prières chrétiennes en sa compagnie. AA n’effectue pas de suivi scientifique auprès de ses membres pour assurer une certaine rigueur mesurable et vérifiable dans le temps. Alors que la transmission écrite des savoirs scientifiques s’effectue souvent par l’écrit, les structures dans la transmission des messages des AA se font essentiellement par le biais de la tradition orale.
 
Quant aux données probantes versus la croyance, il faut souligner que la croyance même (croire n’est pas démontrer) à la notion de maladie permanente de l’alcoolisme sans preuve concrète soulève de sérieuses questions. Dans la mesure où toute base scientifique passe par la validation d’un questionnement de faits absolus ou probables, on peut dire que AA ne s’appuie pas sur des fondements compris comme scientifiques. En n’interrogeant pas l’étiologie derrière l’alcoolisme et les autres conditions de dépendance, les assises scientifiques sont mises en veilleuse.
 
Orienté plus vers l’action et ancré dans une perspective de dynamique de groupe, AA est structuré de manière à ce que les membres apprennent à intérioriser les mots clés comme contrôle, émotion, sobriété, peur, période sèche, colère, sérénité, paix, impuissance, abstinence. L’acronyme « KISS » (keep it simple stupid) rappelle au membre qu’il est stupide de voir et de questionner toutes les complexités de la vie et qu’il est et restera sans pouvoir s’il ne se réfère pas à un plus grand pouvoir que lui, Dieu. Dit autrement, tant et aussi longtemps que le membre voit le discours AA en termes simples, à savoir la philosophie des 12 étapes, la croissance spirituelle est assurée et labstinence également. Questionner, analyser et réfléchir à sa condition dalcoolique peut créer des situations de double message (double bind) qui sont comprises alors comme dangereuses dans le processus de rétablissement selon les 12 étapes.
 
L’usage du « nous » présuppose, comme avec le débat sur les accommodements raisonnables et le processus complexe lié à la diversité culturelle et sociale, que le groupe AA est une entité séparée et autonome du reste de la société. Cette autoconception du  « nous » peut contribuer à alimenter des stéréotypes qui peuvent, à leur tour, faire l’objet de discrimination sociale, voire de racisme dans certains cas. AA décourage en général l’implication avec le monde extérieur ainsi que l’accès à des écrits qui peuvent défier les préceptes et concepts tels que promus par le groupe. Questionner les normes du groupe AA n’est pas une entreprise facile, surtout quand vous ne faites pas partie du regroupement.
 
En ce qui a trait à la personnalité sobre, le fait est que plus vous participez et vous vous rapprochez des valeurs des AA véhiculées par les membres sobres (les 12 étapes), plus vous formulerez votre récit de vie dans les mots des AA et augmenterez ainsi votre chance de développer votre « identité sobre ». Pour les nouveaux venus, on suggère couramment d’assister à 90 rencontres en 90 jours.
 

Perspectives

En Amérique du Nord, la philosophie des 12 étapes développée par les AA est très répandue dans de nombreux établissements, notamment dans les prisons, et est fréquemment prescrite par les tribunaux comme moyen de réhabilitation. Rappelons que AA est un groupe dentraide et non un traitement clinique et thérapeutique en bonne et due forme; la preuve est que AA décourage toute forme d’accompagnement thérapeutique par des professionnels de l’extérieur. Si les membres ont en commun la dépendance à l’alcool, par exemple, aucun d’eux n’a développé la dépendance pour les mêmes raisons personnelles, familiales ou psycho­sociales. Comment peut-on alors proposer un guichet unique pour tout le monde sans tenir compte des réalités propres à chacun?
 
En tant que système de croyances, le mouvement des AA a démontré qu’il était là pour rester, la preuve étant son expansion et l’application de son idéologie des 12 étapes à des comportements dits compulsifs tels que narcomanes, gamblers, outremangeurs, cocaïnomanes, etc., ainsi qu’aux autres victimes de la maladie, soit Al-Anon, Al-Ateen, Gam-anon, enfants d’adultes alcooliques. Son succès est dû au fait qu’il permet de créer des liens sociaux qui lui sont propres, alors que la société s’individualise et perd de plus en plus ses repères. Cette réalité révèle en fait une tendance sociale où l’individualisme règne en maître au détriment des réseaux et des liens sociaux qui sont de plus en plus affaiblis. Nous n’avons qu’à penser au choc des écrans auquel nous sommes de plus en plus exposés pour voir la réalité virtuelle se renforcer au détriment de liens sociaux réels.
 
On ne peut donc nier le fait que ce mouvement fournit plusieurs attraits auprès des personnes dépendantes : brisure de l’isolement social, écoute active, déculpabilisation, solidarité et appartenance, grande décentralisation des réunions, anonymat, etc. En échange d’une certaine admission de témoignages visant à partager la réalité d’être alcoolique, les membres des AA reçoivent un important support de la part du groupe. Les effets généralement néfastes associés à l’étiquetage social et public de l’alcoolisme sont ainsi évités, et substitués par le règlement des 12 étapes et du principe de lanonymat. Lanonymat permet, à son tour, de répondre à la souffrance vécue sur une base privée et de socialiser simultanément les membres sur le plan de leurs rapports sociaux personnels et intimes.
 
En définissant l’alcoolisme comme une maladie incurable, permanente et chronique et en étiquetant la personne alcoolique comme étant impuissante, les AA créent une « identité d’alcoolique à vie » : une fois alcoolique, toujours alcoolique. Loin d’être neutre, la philosophie fondée sur les 12 étapes véhicule une perspective du monde où la personne souffrant de dépendance est considérée comme inapte à exercer un contrôle. Les AA mettent ainsi laccent sur une vision individuelle des problèmes de dépendance et ignorent les facteurs sociaux, économiques et politiques. Peut-on dire je me sens impuissant plutôt que je suis impuissant? Peut-on travailler plus avec les personnes et leurs compétences quavec les problèmes et les carences?
 



Amnon  Jacob Suissa est professeur associé à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. Il s’intéresse aux déterminants sociaux des dépendances et leur impact sur les processus d’intervention. Formé en thérapie familiale et sociologue, il est l’auteur d’une centaine d’articles et ouvrages scientifiques. Parmi ceux-ci, Sommes-nous trop branchés? La cyberdépendance (sous presse, 2017, PUQ), Le monde des AA (2009, PUQ), Pourquoi l’alcoolisme n’est pas une maladie (2007, Fides); Le jeu compulsif : vérités et mensonges (2005, Fidès). Il anime des séminaires dans le cadre de programmes de formation au Canada et à l’international.
 






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